Dans le carquois

Le carnet de bord (Artistique, Recensioniste et Citoyen) de l'Archer Vert AKA Alain Roussel

11 septembre 2006

Le privilègedu travailleur

(Nouvelle pour le concours Clavène de Géante Rouge. La phrase du début en gras était le début imposé)

Sur Clavène, planète minière de type 4, les prospecteurs avaient installés leurs campements aux abords immédiats de l'aire d'atterrissage, sans que les autorités essayent même d'y mettre de l'ordre. Léna s'arrêta au bas des échelons, se demandant si elle n'allait pas immédiatement rembarquer. La vue qui s'offrait à elle n'était qu'un horizon de toile de tentes ocres et de toits en plastique verdâtre, celui des containers recyclés en abris de fortune. Elle n'aurait même pas su dire la couleur du sol. Un passager, arrêté au milieu de l'échelle de sortie, sembla ne pas apprécier son temps de réflexion. Il la gratifia d'un violent coup de pied pour la faire évacuer. Elle alla s'étaler de tout son long sur le tarmac de l'astroport provisoire. Une voix siffla au-dessus d'elle: 

  - Active-toi, fillette ! Y en a qui veulent gagner leur croûte, ici ! 

  Des rires suivirent. A niveau de sol, Lena vit défiler devant elle une dizaine de paires de bottes. Celles des autres Travailleurs qui avaient embarqués avec elle sur la station spatiale Antenae. Aucun ne l'aida à se relever. Elle les vit s'éloigner rapidement vers une des nombreuses guérites de réception. Alors qu'elle se relevait, le sas  de la navette orbitale claqua derrière elle. Un robot s'approcha d'elle, lui signifiant de s'éloigner car le vaisseau allait redécoller dans quelques minutes. Massant son coude gauche qui avait souffert dans sa chute, replaçant sur son épaule la lanière de son sac à dos, elle se dirigea vers une des guérites, à l'exemple de ses compagnons de voyage. Soudain, le sol se mit à trembler et l'air se déchira, sous le coup du décollage d'une navette, à quelques centaines de mètres de là. La chaleur des réacteurs brûlait l'atmosphère ambiante, déjà surchauffée par l'incessante succession de décollages et d'atterrissages qui s'était déroulée depuis le début de la journée. Léna commençait déjà à suer à grosses gouttes lorsqu'elle se fit happer par un groupe de mineurs venant d'arriver et qui s'agglutina dans une des files d'attente. Pressée de toutes parts, elle avait du mal à respirer un air rendu délétère par la chaleur et les odeurs corporelles. Elle resta ainsi plusieurs heures, suffocante, ballottée au gré des mouvements de foule, coincée dans cette amas grouillant, assourdie par le brouhaha des conversations et par le va-et-vient des navettes orbitales. Il y avait de tout dans cette faune disparate. Des humains, des andromédans, des halotains... On était venu des quatre coins de la Fédération pour profiter du Privilège du Travailleur qui voulait que les ressources d'une planète nouvellement découverte soient réservées aux Travailleurs de la Fédération pendant un certain laps de temps. Propriétaires de leurs concessions, ils pouvaient vivre du fruit de leur travail. Après quoi, les conglomérats étaient autorisés à s'installer sur la planète. Ils rachetaient alors les concessions des Travailleurs, installaient des robots et pouvaient commencer l'exploitation industrielle et intensive de la planète, tandis que les travailleurs attendaient qu'une nouvelle planète soit découverte. Le jeu était de tirer assez d'une parcelle pour survivre et nourrir sa famille, le temps que les vaisseaux d'explorations rapportent l'existence d'un nouvel astre sur lequel s'installer. Avec toujours ce secret espoir de tomber sur un filon de mine particulièrement riche, sur un carré de forêt au bois très rare, sur une exploitation marine remplie d'un poisson inconnu qui assurerait la fortune et mettrait à l'abri du besoin.  Ils étaient ainsi des milliards d'itinérants, sautant de planètes vierges en planètes vierges, servant d'éclaireurs volontaires à la Fédération et aux conglomérats et vivant le plus souvent dans des conditions miséreuses. C'était pourtant le seul moyen de subsistance de ces populations auxquelles les robots avaient grignotés, petit à petit, tous les travaux manuels. Le Privilège du Travailleur avait été voté pour sauver cette frange de la population de la mendicité et de la criminalité. Même si les plus pauvres d'entre eux n'en étaient pas à l'abri. 

  Finalement, après s'être fait grillé trois fois de suite la politesse, Léna parvint enfin devant la guérite de réception, où un robot lui demanda son titre de propriété. Lena extirpa de sa combinaison la plaque qu'elle avait reçue quelques jours auparavant.  Le robot vérifia l'authenticité du titre, puis le lui rendit: 

  - Prenez-en soin, il est la seule preuve de vos droits sur la parcelle.

  Elle rempocha le précieux sésame. Elle l'avait acheté à une vente aux enchères sur le réseau et lui avait coûté ses économies, mais il lui donnait plein droit sur une mine du secteur 36. Il était, en effet, hors de question de le perdre.

  Le robot continua. 

  - Par arrêté de la Fédération, vous avez droit à un bon de 30 crédits pour l'outillage, un de 20 pour l'habitat et un autre de 20 pour la nourriture. Votre puce sous-cutanée vient d'être mise à jour à l'instant. Ils sont à votre disposition immédiatement. La Fédération vous souhaite bonne chance et espère que vous ferez fortune.

  Léna poussa le tourniquet  à coté de la guérite et déboucha hors de l'aire de réception, dans une large « avenue » boueuse où régnait une activité survoltée. En parallèle à l'astroport se tenait toute une ligne d'échoppes où se pressaient tous les futurs prospecteurs. On y vendait l'outillage nécessaire à l'exploitation d'une mine, ainsi que les produits de première nécessité et d'hygiène. Dans les rangs, on se battait à qui mieux mieux pour mettre la main sur le dernier piolet laser ou sur une poche d'eau purifiée. Le soleil se couchait sur Clavène et Léna réalisa qu'elle avait perdu beaucoup de temps dans la file d'attente. Elle se dirigea vers un vendeur de toiles de tentes et de sac de couchages. Monter sur son propre étalage, le commerçant s'improvisait commissaire-priseur, lâchant ses rares marchandises au plus offrant.  Arrivé au terme de son stock, le vendeur de tentes balança un coup de pied sur la cale qui soutenait  l’auvent de bois de son stand et disparut derrière. Les acheteurs se mirent à cogner rageusement contre la plaque de bois qui finit par se relever pour laisser apparaître les cornes d'un électrocuteur. Un, puis deux, puis trois forcenés tombèrent sous les décharges de l'arme, faisant s'enfuir le reste. Léna resta plusieurs minutes aux abords de l'échoppe, piétinant le sol, ne sachant quoi faire. Elle décida de remonter toute l'allée à la recherche d'un autre vendeur, mais à mesure qu'elle marchait, l'avenue se vidait, les stands se fermaient, et la lumière déclinait. Elle se mit à frissonner. Elle se rendit compte alors qu'il lui faudrait dormir à la belle étoile. 

* 

* * 

La matinée suivante se passa dans l'avenue commerçante où elle acheta une toile de tente, des provisions et du matériel de mineur. N'y connaissant rien, elle fit confiance au marchand qui lui prépara un paquetage qui ne lui coûta pas moins de 500 crédits. Elle espérait ne pas s'être trop fait avoir. L'après midi, elle s'installa au fond du camp des prospecteurs, près d'un dispensaire. La présence de la cabane médicale  la rassurait et le symbole rouge sur le  fond blanc, encore immaculé, de l'enseigne tranchait dans le morne paysage uniformément ocre et kaki du campement. 

* 

* * 

  Sa concession se situait dans la zone 36. On s'y rendait grâce au tracteur et à la remorque de Dom, un jeune homme rabougri et jaunâtre, à peine sorti de l'adolescence, si silencieux qu'il fallait parfois plusieurs mois pour se rendre compte qu'il n'était pas muet. Pour éviter de parler, il avait même tracer  sur la peinture rouge de son tracteur le prix de chaque voyage: 1,5 crédit. Le voyage jusqu'à la zone 36 durait une bonne heure. Sous les cahots de la remorque, on pouvait contempler le désert  qu'était Clavène. Une étendue terreuse et morne, où s'élevait de temps à autre des petits reliefs rocheux que l'érosion avait sculptée, tantôt en forme de champignon, tantôt en arche de pierre, parfois en une simple et longue tige dressée dans le ciel grisâtre. A un moment de l'itinéraire, on abordait même un ravin dont les profondeurs effrayaient Léna. 

  - Il ne faut pas regarder en bas. 

  Elle détourna les yeux vers la voix qui venait de parler. Un visage buriné la fixait, éclairé par un sourire bienveillant. C'était un vieil homme, d'environ 70 ans, mais qui semblait avoir gardé encore un corps d'athlète. Il était assis juste en face d'elle dans la remorque. Tout à sa contemplation du paysage, elle n'avait prêté aucune attention à ces compagnons de voyage. Il lui tendit une main amicale qu'elle serra, hésitante encore sur la conduite à tenir. Jusqu'à maintenant, les Travailleurs professionnels ne s'étaient guère montré chaleureux envers elle.

  - Je m'appelle Vassili. 

  - Léna. 

  - Tu es nouvelle, non ? Tu as les yeux effarouchés qui ne trompent pas. 

  Elle aquiesca silencieusement de la tête. 

  - C'est pas facile. Je sais. Les autres - il fit un petit geste de la main pour englober le reste de la remorque – ils sont souvent nés dans ce milieu, ils ne se rendent pas compte à quel point c'est dur de débuter, de rentrer parmi eux. 

  - Vous n'êtes pas un Travailleur d'origine ? demanda-t-elle, heureuse de pouvoir converser avec quelqu'un qui lui ressemblait. 

  - Oh, c'est loin, mais avant, j'étais libraire, j'achetais et je revendais des livres anciens. Tu sais ce que c'est que des livres, au moins ? 

  Elle marmonna une réponse positive. 

  - Le problème, c'est que j'achetais plus que je ne revendais. C'est pas que les clients manquaient, mais j'avais tendance à vouloir tout gardé pour moi. 

  Il fit semblant de rire. 

  - J'ai été obligé de quitter ma planète -et mes livres- pour échapper aux créanciers. Et toi ?

  - Je... Je suis peintre. J'aimerais monter ma propre galerie pour m'exposer et exposer les autres. 

  - Hmm. Et tu as acheté une mine ici... 

  - Oui, on m'a dit que c'était le meilleur moyen de gagner rapidement de l'argent. Je vais travailler quelque temps ici et lorsque j'aurais assez économisé, j'achèterai ma galerie. 

  Le vieil homme ne répondit pas. Son regard sembla se perdre dans le vide, comme s'il était victime d'une déception quelconque. Des discours semblables, il en avait entendu treize à la douzaine et toujours, ils lui avaient causés une profonde tristesse. Et il y avait encore des gens pour croire qu'on pouvait facilement gagner de l'argent en entrant chez les Travailleurs. Evidemment, cela arrivait parfois, et les histoires de réussite, tout le monde les connaissait. On se les racontait souvent autour des braseros du campement pour se donner du coeur à l'ouvrage. Mais qui parlait de ces milliards de gens qui, eux, vivotaient continuellement, parfois depuis des générations ? Il pensa un court instant lui dire de partir tout de suite, pendant qu'il était encore temps. Il avait déjà essayé avec d'autres, mais il s'était heurté à leurs rêves si bien ancrés. Que valaient les  paroles dures d'un vieillard face à la douceur de ces chimères poursuivies par ces jeunes esprits plein de fougue ? Tout comme les autres, cette petite réaliserait - bien trop tard -  qu'intégrait les Travailleurs, c'était généralement pour la vie entière. 

  Léna respecta la méditation soudaine de l'homme et ne lui adressa plus la parole. Ce fut lui qui brisa le silence: 

  - Veux-tu que je t'apprenne les rudiments ? 

* 

* * 

  Il lui fallut une semaine, sous la visite régulière de Vassili, pour véritablement apprendre le travail. Au bout de ces sept jours, elle ne récolta que quelques grammes qu'elle alla vendre à un des grossistes de l'Avenue. Elle en obtint 32 crédits. Une misère qui suffirait à peine à recouvrir les dépenses de la semaine suivante. Si elle voulait mettre de l'argent de coté, il lui faudrait en extraire bien plus. Elle se plongea alors dans le travail, creusant des heures durant sa mine. La semaine suivante fut meilleure et elle gagna 50 crédits. Se persuadant qu'elle était sur la bonne voie, elle poursuivit ses efforts. Elle travaillait maintenant comme une automate, creusant et  étayant sans relâche, s'usant les yeux sous la lumière artificielle à la recherche des paillettes tant convoitées. Le soir, de retour dans sa tente, elle s'écroulait de fatigue. Cela faisait deux semaines qu'elle ne dessinait plus, mais elle ne s'en rendit même pas compte. Son esprit était engourdi, incapable de penser à autre chose qu'à la mine. Il lui fallu quatre jours pour réaliser que Vassili n'était plus dans la charrette du matin, ni dans celle du soir. Elle s'en étonna à haute voix, mais personne ne lui répondit. Tous avaient les mêmes yeux vagues de ceux qui ne dorment pas beaucoup. Un soir, elle décida de braver son corps douloureux et alla jusqu'à la tente de Vassili.  Elle cria son nom, mais personne ne répondit. Elle entra. Une odeur immonde attaqua ses narines. Elle entendait bourdonner les zephicoles, des espèces de mouches locales.  Vassili était couché sur un sac de couchage crasseux. Il lui tournait le dos, immobile, complètement silencieux. Elle l'appela de nouveau. Il n'y eut pas de réponse. Elle savait déjà, mais il lui fallait en avoir le coeur net. Tout doucement, elle tourna le corps vers elle. La putréfaction avait déjà commencé et Léna eut un recul devant la face pourrissante du vieillard. Elle sortit en courant pour respirer de l'air frais. Elle contacta les autorités qui firent enlever le corps. Sa puce indiqua qu'il était mort d'une crise cardiaque. Elle indiquait aussi qu'il ne voulait pas être incinérer, mais être enterrer sur sa planète natale. On ne pu joindre aucune famille, on demanda alors à Léna si elle pouvait payer le voyage du corps. Elle ne pouvait pas. Alors Vassili fut enterré à l'emplacement de sa tente, avec une croix portant son nom comme l'exigeait l'antique religion dont il suivait les préceptes. 

* 

* * 

  La troisième semaine rapporta 48 crédits. Et la quatrième 41. En limitant ces dépenses qu'au strict minimum, Léna n'avait réussi qu’à économiser 27 crédits. Elle était bien loin de ce qu'elle escomptait, mais elle continuait à espérer que sa mine contenait un filon riche. Elle redoublait d'efforts dans son boyau sombre à l'atmosphère irrespirable. Elle décida même de transporter sa tente juste à coté de la mine. Ainsi elle ne perdait pas de temps et d'argent en voyage inutile. Bien sûr, la nuit, dans le désert, le danger était grand de se faire dépouiller par une bande de maraudeurs, mais elle prenait le risque, persuadée que la situation serait temporaire. En fin de cinquième semaine, elle prit la navette de Dom pour aller au camp vendre ce qu'elle avait extrait et acheter des provisions. Elle fut étonnée du peu de personne dans la remorque. Ils n'étaient que cinq alors qu'une semaine auparavant, ils étaient régulièrement une vingtaine à s'y entasser. Elle s'en ouvrit auprès de son plus proche voisin, un solide gaillard d'une trentaine d'années à la longue chevelure noire. Il ne la regarda même pas lorsqu'il lui répondit.

  - Ils sont partis, ils ont tous vendus aux conglomérats. 

  Léna fut surprise. 

  - Quoi, déjà ? 

  - Y z'on trouvés une autre planète. 

  Léna resta un moment silencieuse, puis elle fit: 

  - En tout cas, moi, il est hors de question que je vende. 

  L'homme la regarda d'un air ahuri, puis il se mit à hurler en se redressant: 

  - Pauvre conne ! C'est déjà fini ! Si ils ne t'ont rien proposé, c'est que ta mine est comme la mienne, vide ! Il n'y a rien ! Avec leurs satellites, ils savent tout de suite les concessions qui valent le coup ! Et moi, je me retrouve avec un trou qui ne vaut rien du tout !

  Il s'affaissa et se mit à pleurer: 

  - Je n'ai même plus de quoi me payer un billet spatial pour quitter cette planète pourrie. Je suis condamné à rester ici jusqu'à la fin de ma putain de vie. 

  Les trois autres mineurs baissaient les yeux, gênés par la conduite de leur congénère. Il continua à pleurer, ses sanglots recouverts par le bruit de moteur du tracteur. Puis, soudain, alors qu'ils abordaient le ravin, il se leva et se jeta hors de la remorque. Il ne poussa pas même un cri. Tous se penchèrent, mais ils ne purent voir le corps. Alors les trois autres se réinstallèrent sans un bruit. Léna les regardait, ayant du mal à réaliser ce qui venait de se passer. Le trajet continua. Personne ne brisa le silence. Il n'était même pas sûr que Dom sache qu'un de ces voyageurs venait de se suicider. 

* 

* * 

  Le campement avait bien changé en une semaine. Il ne restait plus que quelques tentes et cabanes éparses dans une étendue de détritus laissés par ceux qui étaient partis. Deçi, delà, on voyait quelques robots entreprendre le ramassage de ces reliefs. Ce qui dominait maintenant le large plateau, c'était deux grands dômes blancs, si immenses qu'il cachait même l'astroport. Ces dômes préfabriqués avaient été déposés là la veille par deux immenses vaisseaux-cargos. Ils contenaient les bureaux de deux conglomérats dont les enseignes était accolés en grand sur la surface des bâtiments: Golden Technologics et  Daribrantani, Fukusawa & Lopez. Elle chercha  l'Avenue des commerçants, mais elle avait proprement disparues sous les dômes. Un des rares passants l'informa que dorénavant, c'était les conglomérats qui rachetaient les matières premières. Hésitante, Léna se rendit d'abord chez Golden Technologics. Elle fut impressionnée par la propreté et la blancheur du hall d'accueil. Elle se senti mal d'être crasseuse et mal fagoté comme elle l'était. Un robot d'accueil vint s'enquérir de ce qu'elle voulait. On la dirigea vers le service concerné. Le prix qu'on lui offrit était tout simplement une misère. Elle déclara, outrée, qu'elle préférait aller voir ce que proposait la concurrence. Personne ne tenta de la dissuader. On la raccompagna vers une petite porte qui donnait sur le coté du dôme en lui signifiant que dorénavant c'était par là qu'elle devrait entrer. Furieuse, Léna se dirigea vers  Daribrantani, Fukusawa & Lopez. Instruite par la récente expérience, elle chercha une petite porte discrète qu'elle trouva. Avant d'entrer, elle tenta rapidement de se débarbouiller et de se rendre un peu plus présentable. A l'intérieur, on lui proposa exactement le même prix que la Golden. Elle tenta de négocier, mais sans succès. Dépité, elle récupéra la maigre somme. L'employé lui indiqua que le magasin de l'entreprise était à sa disposition pour ses achats. En parcourant les rayons bien éclairés, elle s'horrifia du prix des produits les plus simple. Son maigre revenu passa dans l'achat de provisions dont elle savait qu'ils ne tiendraient pas la semaine. Elle sortit complètement déprimée de la bulle. Avec le peu qu'il lui restait, elle ne pourrait même pas payer un voyage dans la remorque de Dom. Il lui faudrait aller à pied pour rejoindre sa mine, soit sans doute plus de deux heures de marche.

* 

* * 

  Léna continua à exploiter la mine deux semaines de plus. Mais le peu d'argent qu'elle en retirait ne lui permettait plus de manger à sa faim. Par trois fois, ces jambes lâchèrent sous elle tant elle était faible. Finalement, elle remballa son bivouac et abandonna son trou dans la montagne. Dans son état, il lui fallu tout une matinée pour rejoindre ce qui était devenu une petite ville qui avait maintenant un nom: Clavène City. Trois autres dômes s'étaient installés (dont un sur l'emplacement de la tombe de Vassili) et les robots commençaient déjà la construction d'immeubles durables. Elle vendit pour une bouchée de pain les quelques grammes qu'elle avait extrait et proposa de céder sa mine. On accepta pour un prix ridicule. Insuffisant pour une place dans une navette spatiale. Dépitée, harassée, elle s'asseya à même le sol, dans la poussière des travaux de terrassement et resta là, immobile, pendant plusieurs minutes. Elle se mit à pleurer et des images de ravin sans fond s'imprimèrent dans sa tête. 

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27 juillet 2006

Héritage

(La nouvelle  envoyée  pour l'appel à texte sur les Robots pour Khyméra)

S-008 traversait la grande plaine désertique en de larges bonds que lui permettaient les pistons hydrauliques contenus dans ces jambes. Chaque bond faisait trembler le sol et produisait un son sourd, étouffé par le sable et la cendre mêlés du désert, et qui n'atteindrait visiblement aucune oreille ou senseur aux alentours.  Le jour se terminait et un soleil rougeoyant se tenait à l'horizon, faisant briller d'un orange pâle la cuirasse du robot. Cela faisait deux jours qu'il avait quitter la ville et sa précieuse Bibliothèque. Il ressentait un vide à ne pas pouvoir parcourir les milliers de kilomètres de rayonnages, regroupant toute l'histoire et l'ensemble de connaissances de la civilisation humaine, comme il le faisait à son habitude. Mais il savait que c'était à son tour de partir en mission d'exploration et qu'il devrait parcourir une très grande distance avant de rejoindre une région qui n'avait pas été encore fouillée. Cela faisait maintenant plus de cent années que la dernière humaine s'était éteinte. Lui et ses congénères avaient d'abord parcourus la terre entière à la recherche d'hypothétiques poches de survivance de la race des créateurs. C'était peine perdue. Ils n'avaient fait que croiser les ravages des guerres thermo-nucleaires qui avait stérilisés l'humanité toute entière. A la fin de leurs recherches, les robots se réunirent dans la ville et s'immobilisèrent, faute de mission à remplir. Pendant plusieurs semaines, la ville ne fut qu'un immense champ de mécaniques parfaitement immobiles. Seul le souffle du vent, étouffé par le champ de force entourant la cité, troublait le silence de ce mausolée. S-008 avait profité de ces semaines d'inactivité pour remettre à jour sa mémoire-archive. Il avait revu le temps, maintenant lointain, de ces premières années au service des hommes. L'humanité sortait de plusieurs années de conflits religieux, mais les périls écologiques éminents avaient fait prendre conscience de la nécessité de s'unir et de s'entraider. C'est à ce moment que les premiers robots autonomes avaient été construits. Eux seuls pouvaient travailler efficacement dans le froid des pôles ou dans l'obscurité des fonds marins. S-008 avait été parmi les premières de ces machines qui aidèrent l'homme à surmonter les dérives de ces excès passés. Il ressentait une grande admiration pour ces êtres qui avaient concentré toute leur science pour créer des machines parfaites comme lui. Et il ressenti une grande tristesse à se voir, lui et ses congénères, ainsi figés, sans utilité. Puis S-008 eut une idée. Il la partagea avec ses compatriotes. Certes, l'humanité avait disparue, mais il appartenait à ses créations d'honorer sa  mémoire. Il expliqua que la planète regorgeait de vestiges de la civilisation et que ceux-çi devaient être collectés au sein de la Bibliothèque pour témoigner de la puissance et de l'intelligence des créateurs. Ainsi ils pouvaient continuer à les servir indirectement. L'idée fut accueillie avec enthousiasme. En a peine quelques jours, la Bibliothèque, l'immense tour qui dominait les dômes cuivrées de la ville, fut remplie d'objets de toutes sortes, retrouvés dans les alentours, si bien que les robots se résolurent à étendre les sous-sols de la tour et à creuser sous la ville pour permettre de stocker tout ce qu'on pouvait trouver, du moindre bouton de vêtement jusqu'au moteur d'avion orbitale. Nombreux étaient les objets qui nécessitaient une restauration minutieuse qui n'était permise que grâce à la documentation de la Bibliothèque. Cela durait depuis maintenant sept ans. La ville était redevenue une véritable fourmilière et S-008 se prenait parfois à penser que si un humain pouvait réapparaître maintenant, celui-ci serait particulièrement fier de tout ce travail. Malheureusement, plus le temps passait et plus il fallait s'éloigner de la ville et s'exposer à de nombreux dangers pour trouver de nouveaux artefacts. La peur était bien présente dans le cerveau électronique de S-008, mais il savait aussi qu'il était de son devoir de rendre hommage à la mémoire de ces êtres d'exception qui l'avaient créés: les hommes. Il continua donc son chemin, plein Nord, battant le sol au rythme d'un métronome invisible mais parfait.

*

Le troisième jour, il quitta les zones désertiques et le quatrième, il entra dans une jungle tropicale. Au fur et à mesure qu'il s'était approché, ces bonds s'étaient fait de plus en plus court à cause de la végétation et des arbres. Maintenant, il ne pouvait plus que marcher au pas ou profiter d'épaisses lianes pour se balancer et gagner ainsi quelques mètres. Ici, la végétation était particulièrement luxuriante. Des banians surdimensionnés formés un toit touffu laissant passer avec peine les rayons du soleil. Leurs racines aériennes formées un labyrinthe difficilement praticable. La région avait était peu touchée par les bombes qui avait transformé les 3/4 de la planète en immenses déserts de sables et de cendres, rasant juqu'à la roche et ne laissant plus rien repousser. Mais les radiations, qui, elles, recouvraient toute la totalité du globe, avaient fait leur office, mutant la faune et la flore en des formes, des tailles et des couleurs extravagantes. Tout autour de lui, des centaines d'espèces de végétaux s'épanouissaient dans des amas multicolores où se cachaient quelques rares représentants d'espèces animales, bien décidée à survivre au désastre.  S-008 savait que c'était de ces îlots de vie que viendrait la renaissance de la planète. D'ici à quelques siècles, ces jungles s'étendront, permettant l'extension d'un nouveau règne animal. Qui sait même si une nouvelle forme de vie intelligente ne fera pas son apparition pour succéder à l'homme ? Une raison de plus pour lui de se trouver là où il était aujourd'hui, à chercher tout ce qui pourra glorifier, aux yeux de ces éventuels héritiers, les créateurs. Il finit par aborder un marécage et devait maintenant lutter contre les moustiques  et autres insectes géants qui menaçaient de s'introduire dans sa cuirasse. Tout en chassant justement l'un d'entre eux, le robot ne vit pas le tentacule qui s'enroulait autour de son pied et qui le tira d'un coup sec. Surpris, il se laissa traîner dans la boue sur quelques mètres avant d'agripper une racine. Il mobilisa toute la tension de ces membres hydrauliques pour résister à la force qui tentait de l'attirer. Il retourna sa tête pour visualiser son nouvel ennemi. Il ne vit d'abord rien: le tentacule se perdait dans la végétation et la vase. Mais à mesure que sa proie lui tenait tête, l'animal se découvrit peu à peu, sortant de sa cache. Il s'agissait d'un de ces  calamars géants qui avait appris à vivre hors de l'eau. Ces anciens animaux des fonds marins se contentaient maintenant de l'obscurité de la jungle et de l'humidité de la terre. Il s'extirpa de son repaire de fange tandis que ses autres tentacules s'accrochaient à d'autres arbres pour se caler. Un deuxième tentacule vint prêter main-forte au premier et bientôt, la racine auquel s'était accroché S-008 céda sous la pression. Un instant, le robot se retrouva suspendu au-dessus de la gueule béante du monstre avant d'y être lâché. Une puissante mâchoire se referma sur lui, mais les dents cédèrent sur l'alliage ultra-résistant. Le calamar recracha la mécanique à plusieurs mètres de là et poussa un horrible cri de douleur. Il mit en branle son immense corps et s'enfuit au plus profond de la jungle. S-008 se releva et fit une inspection de son état: sale, boueux, mais cette rencontre semblait lui avoir peu coûté, mis à part de l'énergie. Il reporta son attention vers la tanière du « monstre », maintenant vide. Il y aperçu un reflet de lumière qui l'intrigua. Il s'approcha lentement, redoutant un retour du titan. Petit à petit, il vit ce qui avait reflété la lumière. Caché au milieu d'énormes oeufs de calamars à demi enterrés, une sphère parfaite de métal. La mémoire-archive de S-008  lui indiqua ce qu'était cet objet. Et il fut fort étonné.

*

Une bombe thermo-nucléaire. Une des rares qui n'avaient pas explosé lors des bombardements. C'était la première fois qu'un robot en trouvait une. Voilà qui serait une pièce de choix pour la Bibliothèque. Mais alors qu'il s'apprêtait à la ramasser,  une pensée s'imposa à lui. Les robots s'étaient donnés pour mission de collecter toutes les preuves de la grandeur de la race humaine. Hors, cet objet n'avait rien de grand, c'était un objet de mort et de destruction. C'était un douloureux rappel de l'autre facette de l'humanité. Celle qui tue, pille, détruit... Après les guerres de religions, pourtant, tous avaient cru à la naissance d'un véritable âge d'or pacifique. Malheureusement, tous n'avaient pas retenus la leçon. Comme il n'y avait plus rien à exploiter sur Terre, nombre de cartels économiques ont immigrés vers la Lune et Mars. La concurrence entre les deux astres s'est rapidement transformée en guerre économique, puis militaire. Et bien sûr, ils ont exportés leur guerre sur leur monde d'origine, condamnant l'humanité à mourir en dégradant son patrimoine génétique sous l'action des radiations. Maintenant, S-008 hésitait. Son grand projet était destiné à la prochaine race d'êtres intelligents que ne manquerait pas d'engendrer cette terre. Que penserait-elle de cette ... horreur... qui avait provoqué de telles destructions ?  Comment verrait-elle la race qui l'a inventée ? Comme une race sanguinaire, avide de mort ? Ou saurait-elle faire la part des choses ? S-008 ne pourrait supporter que la mémoire de ses « pères » soit traînait dans la boue. Pourtant, il prit la bombe. Il savait, malgré tout, qu'il ne pouvait la laisser dans la nature. Si un « Guerrier » la trouvait, ça serait un véritable désastre. Avec son fardeau, il décida de retourner à la ville.

*

Il quitta avec soulagement la zone tropicale qui l'obligeait à mobiliser tous ses capteurs, consommateurs d'énergie. Le désert était plus économique dans la mesure où l'on voyait les dangers arrivaient de loin. En tout cas, le jour. Car la nuit... Le soleil était couché depuis environ une heure lorsque les capteurs audio de S-008 détectèrent un son anormal. Mais il n'eut pas le temps de mieux l'analyser. Un énorme rocher venait de le frapper de plein fouet en plein milieu d'un bond. Il s'écroula à terre. Sa vision nocturne lui fit bientôt découvrir un imposant robot fonçant droit sur lui. Un Guerrier. Un de ces robots de guerre construit par les factions lunaires et martiennes. Ils avaient été rapatriés sur Terre pour continuer le conflit. La disparition des humains ne les avait pas empêchée de continuer à se battre. C'était d'ailleurs là leur seule programmation. Le champ de force de la cité les repoussait régulièrement et; à défaut, ils erraient à travers la planète à la recherche de n'importe quel ennemi. C'est pour cela que la bombe ne devait en aucun cas tombé entre les mains de l'un d'entre eux. S-008 serra un peu plus la sphère métallique. Il devait donc échapper à celui-ci. Il se releva et se remit à bondir. L'autre robot était bien plus grand et plus puissant que lui, mais S-008 pouvait espérer le semer grâce à sa vitesse et son adresse. Il se mit à bientôt à effectuer des changements de direction brusques qui surprenaient le Guerrier, beaucoup moins agile. Il profitait également du moindre relief pour se cacher, mais son adversaire semblait rompu à ce genre d'exercice car il retrouva sa trace à plusieurs reprises.  Il passa ainsi plus de quatre heures à tourner en rond dans le désert avant de perdre définitivement son poursuivant. Il continua encore à errer sans but pendant plus d'une heure pour s'en assurer totalement, puis il se dirigea vers la ville. A un moment, pourtant, il s'arrêta et contempla son bagage. Il songea à toutes les compétences qui avaient été nécessaires pour mettre au point cette bombe, et toutes ces jumelles. Tous les efforts qui avaient été fournis et qui avaient perdus toute la race même qui les avaient conçues. Etrange, songea le robot en regardant autour de lui. Sur ce bout de désert, avec les étoiles pour seules témoins, se tenait deux machines totalement opposée, l'une qui avait opéré un véritable parricide et une autre qui tentait désespéramment de garder vivace le souvenir de leurs créateurs communs. Il réalisa qu'ils étaient les deux enfants d'une race déchue qui avait travaillée à la fois à sa propre destruction, et à sa propre gloire. S-008 n'eut alors plus de doutes. Cette bombe, aussi infâme que soit son existence, est malgré tout une réalisation humaine. Au même titre que toutes les autres, cette « soeur » devait reposer au sein de la Bibliothèque. Il put alors terminer son voyage et rejoindre l'entrée de la ville et le champ de force protecteur, mis au point par les créateurs.

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25 mai 2006

(Mis la main dessus il y a pas longtemps, je le colle ici pour le fun. C'est un texte que j'ai écrit quand j'étais môme, je dirai dans les 13-14 ans. Ca doit être une de mes toutes premières nouvelles, une que j'ai fini en tout cas. Tapée sur une antique machine à écrire qui n'écrivait qu'en majuscules  !! J'ai juste rajouté les mots oubliés et les accents. Fautes d'orthographe et grammaticales sont d'origines, Céd ! :-)) 

AN 2000: FIN DE LA TERRE

(On arrête de rigoler, là, c'est sérieux !) 

  En ce début de l'an 2000, la panique était générale. En effet, les astronomes viennent (Oh, le beau changement de temps  dés la deuxième phrase !) d'annoncer l'approche d'une météorite ! Pas un petit météore qui se désintègre au contact de la terre, comme ceux qui tombe tout le temps sur notre bonne vieille terre. Non, celui-ci fait 80 000 000 km de diamètre (Notez que je n'y allais pas avec le dos de la cuillère à l'époque !!) et, d'après les experts, nous avons 1 chance sur 2 pour que cette météorite nous percute. Et maintenant, les églises sont remplies, on essaie de trouver la chance de vivre dans la foi. Les sectes pullulent aussi. On fait croire aux gens que tel ou tel dieu va nous sauvés que si nous le prions.

  Jusqu'au jour où, un homme, âgé, parla à la télévision mondiale (On était donc en 93-94. J'espérais une télé mondiale pour dans les huit ans. Bel optimisme !). Voiçi ce qu'il fit en substance:

  - Citoyens, bientôt, la terre va mourir ! D'après les scientifiques, c'est iminent ! Il n'y a aucune chance ne cesse-t-il de nous répéter. Dieu m'a parlé et il m'a dit comment nous sauver de la catastrophe. Il m'a dit que chaque homme devait sauver sa vie en tuant 10 citoyens. Tuez 10 perssonnes et vous serez sauver.

  Les heures qui suivirent ce discours furent horrible. Les meurtres se succédaient et les policiers ne faisaient rien, trop occupés « à sauver leurs vies en n'en tuant 10. »

  Moi même, je fus menacer par un voisin venant sonner à la porte, un couteau à la main !

En ouvrant, l'homme me sauta dessus, couteau au poing. Mes quelques leçons de judo, de ma jeunesse me servirent. Je pus le maitriser. Lui aussi voulait sauver sa vie en n'en tuant 10.

  Je ne peux pas nier que je n'eu pas été tenter de devenir un assassin, mais mon âme athéene (Là, j'ai ri tout seul en relisant ça. Un néologisme improbable et surtout, l'accolement antithétique d'athée avec âme, ça vaut son pesant de cacahouètes) m'en empêcha.

  Une semaine après la locution de l'homme âgé, la population terrestre fut réduite à la moitié. C'est alors qu'on appris la terrible nouvelle. L'homme âgé était en fait un sadique fou (mais est-ce que tous les sadiques sont fous ? (Vaste question !)) et qu'il avait profité de la situation pour assouvir ses instincts sanguinaire. Malheuresement, l'information ne vint pas assez vite dans certaines régions.  Ainsi, la fin de la vague meurtrière n'intervint qu'un mois plus tard. (Apparemment, je n’ai pas vu venir la société d’information!)

  C'est à ce momment que la miraculeuse nouvelle vint. La météorite avait quitté sa trajectoire. La Terre était sauvée. 

  Peu après, une autre nouvelle. Mais celle-ci fut la plus horrible dans toute l'Histoire. Le bilan de la folie meurtrière du vieux sadique était immense. Au début de l'an 2000, la Terre était peuplée de 15 000 000 de personnes. Après, elle n'était plus que de 3 000 000 de personnes. 

Ce n'était pas la météorite qui avait tué ce monde, mais bien un sadique fou qui a su utiliser une foule fragilisée par la peur. 

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24 mai 2006

(Ecrit pour le concours Pépin 2006. Principale difficulté: faire moins de 300 signes. Un vrai exercice de style. Quand je le compare aux autres textes primés, le principal défaut de celui-çi est flagrant: pas assez original) 

EVOLUTION 

Ceci est sans doute le dernier message écrit de l'humanité. J'étais le dernier à encore utiliser les moyens de communications archaïques, mais je ne peux résister plus longtemps à la solitude. Demain, j'apprends la télépathie.

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12 janvier 2006

- La mécanique de mort ->

(Une nouvelle écrite pour un appel à texte de Khymaira sur le thème de Detective de l'Etrange. Au début, j'avais penser à un detective vampire et puis, j'ai abandonné l'idée pour celle du chimpanzé detective. Là, pour le coup, on était vraiment dans l'étrange ! Bon, le texte est mauvais, écrit en quatrième vitesse pour pouvoir le poster à la deadline. Je le retravaillerais peut-être un jour !)

LA MECANIQUE DE MORT

Et maintenant, un texte véritablement historique dans notre anthologie sur les Détectives de l'Etranges. Historique car il s'agit d'un des premiers textes simiens traduits dans notre langue, à peine un an après la découverte de leur univers parallèles, mais aussi parce qu'il relate la première incursion connue d'un être humain hors de notre dimension. L'auteur en est Herman Cale (1834-1912), un fameux enquêteur privé, féru de science et de logique. De fait, on l'a beaucoup comparé à notre imaginaire Sherlock Holmes dont son créateur, Arthur Conan Doyle, narrés les aventures à la même période chez nous. Cale était néanmoins un Holmes sans Watson puisqu'il faisait lui-même le récit littéraire de ces exploits dans de nombreuses gazettes. Il est assez notable de constater que Cale n'a jamais embelli ces récits pour se mettre en avant. Jusque dans ces écrits, il a mis en oeuvre sa méthode scientifique. Le récit suivant (publié originellement le 12 février 1898) est daté par son auteur du 3 décembre 1897. Il y met en scène la première rencontre entre le peuple simien et un humain. Cet événement historique, pour certain qu'il soit, n'en demeure pas moins inexplicable. Comment en 1897, un homme a-t-il pu traverser les frontières de la réalité alors que la théorie même à la base de ce voyage était inconnue à cette époque ? Le mystère reste entier. En revanche, nous possédons un peu plus d'éléments en ce qui concerne l'humain qui a fait ce fantastique voyage. Nombre d'enquêtes et de recherches ont en effet établi qu'il s'agissait de James Sven Guderson, un anglais d'origine suédoise qui a disparu à Londres sans laisser aucune traces le 28 novembre 1896. Il devait apporter ce jour-là les pistolets qui devaient servir à un duel. Témoins et duellistes ne devaient jamais le voir arrivés. Après maintes recherches, les autorités ont conclues qu'il avait dû être attaqué sur le chemin, qu'on lui avait subtilisé les armes et qu'on avait dissimulé son cadavre. Nombre de détails nous amènent à penser qu'il s'agit bien de ce Guderson qui, le premier, fit le grand saut. Ironiquement, Guderson habitait à quelques mètres du domicile de Herbert Georges Wells, le célèbre auteur de science-fiction qui écrivit notamment LA MACHINE À EXPLORER LE TEMPS. Cette coïncidence permit d'ailleurs à John Chen de composer son réjouissant roman UN SAUVAGE PARMI LES SINGES (Ed. NovaStella) où il liait les deux faits. Nous vous conseillons la lecture de ce petit livre fort bien écrit.
Comme de bien entendu, le texte présenté aujourd'hui est fidèle à la traduction établie par Frédéric Norson dont le travail sur la langue simienne reste incommensurable et incontournable. Néanmoins, il nous a paru nécessaire de modifier certaines traductions au vu des deux siècles de recherches linguistiques effectuées depuis.
 

Comme mes chers lecteurs le savent bien, j'aime à me réveiller de bon matin, loin de toute l'agitation qu'engendre le réveil des activités simiennes. Ce jour du 3 décembre 1877 n'avait pas dérogé à la règle. De ma fenêtre, je scrutais la nuit et les étoiles. Au loin, le doux souffle des vagues atteignant la plage se faisait entendre. L’air était frais, mais la sensation de mes poils se hérissant m'était agréable. A la lueur de ma lampe à pétrole, je profitais de ce calme que seule la jungle peut procurer aux habitants de Donedon pour m'occuper de ma correspondance. Néanmoins, vers 5h30, on vint sonner à la porte de ma hutte (1). Il s'agissait du constable (2) Solomon Pratchett, ce brave jeune policier qui m'a maintes fois épaulés dans des entreprises ardue pour arrêter divers esprits criminels retors. A ce moment, il faisait grise mine. Il me demanda de m'apprêter car l'on demandait mon expertise le plus rapidement possible sur les lieux d'un crime. Je lui obéi avec la plus grande célérité, enthousiasmé à l'idée d'un nouveau mystère. En quelques sauts et balancements, nous fûmes arrivés à destination. Il s'agissait  d'une haute hutte de bois blanc qui comportait quatre niveaux. Chaque niveau disposait de larges terrasses luxuriantes, indiquant un haut niveau de vie. Rapidement, nous gravîmes les échelles pour rejoindre le troisième étage. Nous traversâmes la terrasse et entrâmes dans le salon où nous attendaient quelques policiers autour d'un corps ensanglanté. Il s'agissait d’une vieille guenon dont les traits étaient pourtant nobles, même dans l'impassibilité de la mort. Je me penchais au-dessus d'elle. Le sang maculait le poil noir de son ventre.
- Comment est-elle ..., commençais-je avant de sentir sous mes doigts la plaie qui avait causait l'évidente hémorragie.
Je sortis ma loupe de ma sacoche. Il s'agissait bel et bien d'un trou, un trou net parfaitement dessiné sur la peau. Je retournais le corps avec l'aide de Pratchett. Le même trou se trouvait dans son dos, comme si le pauvre être avait été transpercé par une barre métallique.
- Voilà une blessure bien étrange, fis-je. Qui est-ce ?
- La baronne Wellington, vieille fortune un peu en désuétude, répondis un jeune policier qui me mis sous le nez un drôle d'objet. Il s'agissait d'un tube métallique, ouvragé de pièces dorées, recourbé à une extrémité fabriquée en bois.
- Qu'est-ce que c'est ? demandais-je, tout en devinant que mes interlocuteurs n'en savaient guère plus que moi.
- On a trouvé cela dans ce coin de la pièce, me répondit-il en me désignant l'endroit.
J'enrage que la police n'est pas encore adoptée une procédure scientifique d'analyse des lieux des crimes. L'expérience m'a montré plus d'une fois que la connaissance exacte du décor d'un drame permettait d'en comprendre le déroulement des faits passés. Déplacer un objet était la pire chose que l'on pouvait faire. Aussi pressais-je mal poliment le jeune officier de me montrer la place exacte où il l'avait trouvé. Rougissant, il recula et m'indiqua précisément l'endroit. Je m'emparai abruptement de l'objet et l'examina en m'approchant du coin indiqué par le policier maladroit. Aussi admirable soit-il, Pratchett a cependant la désagréable habitude à me suivre et à guetter tous mes gestes lorsque je suis en pleine réflexion. Il ne dérogeait ici pas à la règle. Néanmoins, je fis abstraction de sa présence. Je remarquai le long du tube creux un petit morceaux un petit morceau de bois blanc. En l'approchant pour mieux l'observer, je remarquai une odeur au bout ouvert du tube. C'était une odeur particulièrement caractéristique que je reconnus entre mille; celle de la poudre, cette poudre explosive dont j'ai vu le effets dans les mines de Ketal (3). Indiscutablement, la même senteur. Je m'en ouvrais à l'assistance qui n'osa émettre aucune opinion, tout comme moi d'ailleurs. En examinant le coin du mur indiqué par le jeune policier, je remarquais ce à quoi je m'attendais: une entaille dans le mur. L'objet avait bel et bien était projeté avec violence vers ce coin de la pièce et avait rebondi contre le mur. Je retournais au corps. Ce que j'avais superficiellement noté sur le moment se confirma. La victime s'était débattue avec force. De nombreuses touffes de poils l'entouraient. Pourtant, en les examinant de plus près, je ne pouvais que faire la conclusion qu'il ne s'agissait que et uniquement que de ses propres poils. Aucun n'appartenant à l'agresseur.
- Voilà qui est étonnant, prolongea inutilement Pratchett lorsque je le lui fis remarquer. Cela m'évoque ces rumeurs que l'on colporte beaucoup en ce moment dans les bas-fonds.
Je m'étonnais car je n'étais absolument pas au courant.
- Une rumeur ?
- Celle d'un démon, d'un animal à deux jambes, complètement imberbe, à la peau rose comme les crevettes. Il aurait une coiffe jaune et pousserait des cris étonnants. Bien sûr, nous n'en avons pas tenu compte. Vous savez la propension à l'alcoolisme qu'on les gens des bas-quartiers, mais c'est revenu suffisamment souvent pour que je me pose maintenant la question. (4)
Chers lecteurs, vous connaissez mon opinion sur les rumeurs, les contes que l'on se narre au coin du feu et que la vie urbaine n'a pas réussi à extirper du coeur campagnard de nombre de nos compatriotes. Je balayais ces sottises d'un revers de main. J'avais tort cependant, comme le futur l'a démontré. Dominant le cadavre, j'essayais de comprendre l'enchaînement des faits, la mécanique des événements. Soudain, mon attention fut attirée par un point noir sur le mur en face de moi. Je m'y approchai. Fiché dans le bois, un petit morceau de métal aplati. De ma fidèle sacoche, je sortis des pincettes. Après quelques efforts, je l'extirpais de son trou. Pratchett et les autres policiers m'entourèrent pour examiner cette trouvaille.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda finalement le jeune policier que j'avais houspillé un peu auparavant.
J'avouais mon ignorance, mais je remarquais les traces de sang que ce petit morceau de métal portait. Soudain, une théorie se fit jour. Je fis tressautais mon indice dans la paume de ma main avec un sourire satisfait que ne manqua pas de remarquer Pratchett.
- Vous savez de quoi il retourne, n'est-ce pas ?
Je me doutais fortement de ce qui s'était passé, en effet, mais toute à ma satisfaction personnelle, je ne réalisais pas sur le moment les conséquences de ma découverte. Lorsque cela m'apparu, j'invoquais les Dieux pour la première fois depuis des décennies.

*

Quelques heures plus tard, j'accueillais Pratchett dans mon appartement. Il était exténué et dégageait une certaine odeur de poissons, ce qui m'indiqua sans qu'il ait besoin de le préciser qu'il venait des bas-quartiers proches de la côte. Il m'expliqua qu'il avait tenté de suivre la piste de cette rumeur du démon glabre, mais sans succès.
- J'en suis fort désolé, mon cher ami. Pour ma part, je me suis livré à un travail d'analyse de l'objet que nous avons trouvé. J'ai notamment réussi à le démonter pour en comprendre l'utilité.
- Et alors ? me demanda le constable impatient.
Je pris une profonde inspiration avant d'annoncer la nouvelle.
- C'est tout à fait ce que je craignais. Cet objet est un appareil destiné à propulser des projectiles métalliques grâce à de la poudre noire. Et cela, dans le but de blesser, voire de tuer (5) !
Pratchett resta un long moment silencieux devant l'implication d'une telle découverte. Il se faisait probablement les réflexions que je m'étais déjà faite au cours de la journée. Pour la première fois, quelqu'un avait pensé, conçu et fabriqué  une mécanique avec pour seul objet la mort. Quel esprit pervers, sadique pouvait avoir atteint un tel degré d'abjection ? C'est cette pensée qui m'avait obligé à revoir mes théories sur ce fameux démon glabre. J'amenais Pratchett à mon établi recouvert des pièces de la Mécanique de Mort comme je l'appelais en mon for intérieur. Je lui montrais notamment la courte partie en bois.
- Regardez, sur ce manche, on distingue des empreintes de doigts sales. En les examinant, j'ai découvert comment cette machine marchait, mais aussi et surtout qu'il ne s'agissait pas d'un singe qui l'avait tenu.
Le pauvre Pratchett failli s'étouffer.
- Pas un singe ? Vous voulez dire un animal ?
Je fis non de la tête.
- Aucun animal n'aurait l'intelligence pour fabriquer et manier une telle arme. Non, il s'agit d'un être qui nous ressemble, mais qui est sensiblement différent de nous.
- Le démon glabre ? fit mon ami, après un moment d'hésitation.
- Sans doute, répondis-je. Même s'il me coûte de l'admettre, je crains que cette légende n'ait un fond de vérité. Voiçi ma théorie. Pour je ne sais quelle raison, il a attaqué Lady Wellington. Ils se sont battus, il a tiré. La baronne a réussi à le désarmer dans un dernier sursaut avant de s'effondrer. Paniqué, il a du s'enfuir.
Pratchett médita un moment là-dessus, mais le fil de ses pensées fut interrompu. Tel un Deus Ex Machina, un policier venait de frapper à ma porte. Affolé, il était venu cherché le constable. On venait de repérer le démon glabre !

*

La nui venue, la poursuite continuait à travers Donedon. A la lumière de la lune et celle des lampes à gaz, toute la ville recherchait depuis des heures le démon glabre. Lorsqu'on regardait vers les bas-quartiers, on voyait même la lumière des torches enflammées traçait les lignes des rues en une réminiscence des gravures illustrant la chasse aux Griots du XVIéme siècle. Moi-même, j'arpentais le quartier ouvrier de Konton avec Pratchett. Depuis la première alerte, personne ne l'avait aperçu. La fatigue aidant, je commençais à croire que nous étions à la recherche d'un fantôme, mais je repensais au cadavre de la pauvre Lady Wellington et à l'obscène mécanique qui s'étalait sur la table de mon laboratoire. Soudain, un cri retentit à quelques mètres de Pratchett et de moi-même. Nous nous précipitâmes avec, sur nos talons, quelques policiers tenant déjà solidement leur matraque à la main. Un jeune singe d'une dizaine d'années se blottissait dans le renfoncement d'une porte. A notre vue, il tendit le bras pour nous indiquer la direction d'une petite échelle, au bout de la ruelle, qui menait au toit d'une hutte basse que nous atteignîmes rapidement. Il y faisait particulièrement noir, le niveau supérieur nous cachant la clarté de la lune. Ce toit était une véritable porcherie où s'entassait tout un bric-à-brac de meubles en rebuts et de déchets en tout genres. Soudain, un crissement se fit entendre. Nous braquâmes les lumières dans la direction de ce bruit.
Il était là.
Caché derrière un tonneau, il nous lançait un regard de terreur, comme seules les bêtes traquées savent en faire. J'eus pitié de lui, mais je remarquais bien vite qu'il avait à la main une autre de ses fameuses Mécaniques de Mort. Aussitôt, j'invitais mes compagnons à ne pas avancer plus loin. Nous restâmes tous immobile sur ce toit. Deux mondes différents se faisant face à face.
Pour je ne sais quelles raisons, je me mis à lui parler. Je lui demandais de se calmer, de ne pas avoir peur, de lâcher cet appareil qu'il avait à la main. Mais ma voix semblait l'effrayer encore un peu plus. Pourtant, lui-même se mit à parler ! Je jure devant les Dieux qu'il s'agissait bien d'un langage organisé, et non de simples borborygmes sauvages, comme on a pu le soutenir plus tard. A l'entendre, je frissonnai. J'étais malgré tout décidé à établir un contact avec cet être incroyable. Je m'approchai donc encore un peu, mais mon mouvement lui fit prendre peur. Il leva son appareil et le mit en action. Seuls mes réflexes me sauvèrent. Je me jetais à terre. Par chance, il n'y avait personne d'autres derrière moi et le projectile alla se perdre. Voyant qu'il m'avait raté, la créature paniqua. Elle se jeta hors de sa cache et tenta de passer à travers le groupe de policiers. Mal lui en prit. Un officier massif se planta devant lui, le bloquant net. L'agent tenta de le saisir, mais l'être se débattit. D’un coup de coude, il frappa le policier. Ces collègues tentèrent alors eux aussi de ceinturer l'hystérique, mais il se débattait tellement qu'ils commencèrent à faire usage de leurs matraques. La créature était cependant bien plus chétive que nous et je dois avouer que les policiers n'ont pas fait montre de mesure. En quelques instants, le démon furieux  se transforma en poupée de chiffon. Il s'écroula. Dans le feu de l'action, un des policiers l'avait frappé à la tête. J'écartais un des policiers pour me porter à son secours, mais cela était inutile. J'aperçus de la matière grise mêlée au sang qui s'écoulait de sa blessure.
Il était mort.

*

Son corps fut transporté au Musée Royal des Sciences Naturelles où il fut étudié. Les journaux se sont fait depuis l'écho de ces différentes caractéristiques extraordinaires comme sa peau entièrement nue (à part ces longs et fins poils jaunes qu'il avait sur le crâne), son visage plat, son dos si droit ou ses bras si courts. Des scientifiques du monde entier se sont penchés sur ce spécimen unique. Bien sûr, de nombreuses théories ont été échafaudées quand à son origine. Peut-être est-il  le représentant d'une race très ancienne qui aurait survécu jusque-là  dans le plus grand secret. Il s'agit peut-être aussi d'un accident de la nature que des parents honteux auront abandonnés. A moins qu'il ne s'agisse d'un être venu de l'espace comme le suggère certains esprits fort imaginatifs. Il est fort probable que nous ne sachions jamais. Aujourd'hui, son corps est conservé dans le formol, au Musée, à la vue de tous. Les deux Mécaniques de Mort ont elles aussi étaient exposés lorsqu'il fut démontré qu'elles n'étaient plus dangereuses. Tous trois gardent donc désormais tous leurs secrets.

Titre original: Grom OaKek Ja
Traduit par Frédéric Norson
Copyright - Janvier 2227 - Editions des Nouveaux Mondes.

(1)   Frédéric Norson avait originellement traduit par « …de ma maison ». Hutte n’ayant plus le sens péjoratif qu’il avait à l’époque de Norson, nous préférons ce terme plus proche de la réalité. (NdE)

(2)   L’expression fait ici clairement référence à la littérature anglaise du XIX ième siècle. De nombreuses traductions récentes ont cru bon de le remplacer par le terme agent. Pour notre part, nous apprécions la référence et la maintenons. (NdE)

(3)   Correspond à notre Chine. (NdT)

(4)   Les villes simiennes sont construites par superposition de niveaux. Au fil du temps, les classes aisées construisent de nouveaux niveaux, laissant les classes plus pauvres dans les étages inférieures. Plus on est proche du sol, plus on est exclu. La même chose s’applique si l’on est plus ou moins proche des côtes. Les pêcheurs sont particulièrement déconsidérés. (NdT)

(5)   Rappelons ici que la société simienne s’est développée sans la notion d’arme manufacturée. Il n’est jamais venu à l’esprit d’un singe de construire un appareil destiné à blesser ou à tuer. Les policiers (on le verra dans la suite du texte) non que pour seul arme une matraque, vestige de la branche et du bâton. (NdT)

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29 décembre 2004

Leur dernière histoire d'amour

*

La porte résista, mais finit par céder. Un brouillard de poussières s'éleva. Maurice toussa, s'éventa avec de grands moulinets de bras et entra. On n'avait pas pénétré dans ce grenier depuis lulure. Une odeur de renfermé et une jolie couche de poussière le prouvaient. La lucarne laissait filtrer un peu de lumière, suffisamment  pour voir où on mettait les pieds, condition sine qua non  pour le bric-à-brac entreposé là. Il alla à la fenêtre pour aérer. Après un rapide tour d'horizon, il préféra remettre à plus tard l'exploration. De là où il était, il pouvait entendre les rires et les clameurs de sa petite bande, venue l'aider à déménager et après son coup de blues de la veille, il était bien décidé à ne pas rester seul aujourd'hui. En revenant à la porte, il vit un vieil interrupteur qu'il commuta. Rien ne se passa. Sur une poutre,  il avisa une ampoule pendue à son fil. Il alla l'examiner. Noire de saleté, elle n'aurait guère éclairée grand-chose si elle avait fonctionnée. Maurice secoua le globe de verre. Le bruit caractéristique du filament cassé se fit entendre. Il la rangea dans sa poche et sorti. Il en achèterait une nouvelle avant d'entreprendre de ranger ce foutoir.

*

La porte ne résista pas ce coup-çi, mais la poussière vola tout de même. Maurice jura en toussant. Dehors, le ciel était gris et la lumière qui passait par la lucarne était quasi-inexistante. A tâtons, il se fraya  un chemin jusqu'au fil électrique. Il vissa une ampoule neuve et alla allumer. A sa grande surprise, l'ampoule éclaira. Il avait craint que le fil fusse ronger par de la vermine à quelques endroits, mais non. Il contempla la grande pièce. sous la lumière artificielle, le dépotoir pris forme : des carcasses de bicyclettes, des vieux bouquins en-veux-tu-en-voilà, des malles de toutes tailles, des cadres de tableaux aux dorures effrités, des sacs plastiques, des cartons remplit d'on-ne-sait-quoi. Un véritable étalage de brocanteur. Maurice secoua la tête de découragement. Il savait que les précédents proprios n'avaient jamais mis le nez ici, mais il avait espéré que ceux qui y avaient habités avant eux aient fait un peu de ménage avant de refiler les clés. Il estima en avoir pour deux à trois jours pour remettre un peu d'ordre à tout ça. La veille, il avait congédié toute sa smala, assurant qu'il s'en sortirait tout seul pour la suite. Grave erreur ! Tant pis. Ce n'était pas d'une urgence folle après tout. Il s'y attellerait un week-end où il n'aurait rien à faire et puis voilà. Fort de sa résolution, il sorti et ferma la porte.

*

Troisième édition : la porte s'ouvrit, la poussière vola, Maurice toussa… Il alluma et contempla de nouveau le capharnaüm. Ce ne serait sûrement pas aujourd'hui qu'il s'y mettrait. Il déposa le carton de vieilleries qu'il avait monté à coté d'une malle et referma.

*

Porte, poussière, toux, lumière. Maurice jeta son antique mixer sur le premier carton venu. Coup d'œil. Sûrement pas aujourd'hui non plus.

*

Maurice ouvrit d'un geste décidé. Cela faisait maintenant un an qu'il avait emménagé. Il ne laisserait pas ce grenier dans cet état une minute de plus. Il fit la lumière, posa le rouleau de sac-poubelle, fit entrer balai et pelle à poussière, respira un bon coup et jeta son dévolu sur une grosse malle recouverte d'une vieille couverture. Il l'ouvrit.

*

Le livre était coincé entre une pile de « Science et Vie » des années 60 et quelques vieux romans de science-fiction dépareillés. Il avait le dos relié de cuir marron clair et zébrés de lignes dorés. Sur le coup, il pensa à un vieux missel abandonné. Il s'intéressa  d'abord aux magazines et aux romans. Il décida qu'il passerait une annonce pour vendre la première pile à un collectionneur et qu'il garderait les bouquins de SF pour sa bibliothèque personnelle. Il prit finalement le volume à dos toilé et le retourna. La couverture était de même texture, un losange en dorures en était le seul ornement. Il le feuilleta. Ce n'était pas un missel. Une fine et élégante écriture noire recouvrait l'ensemble des pages, sauf à la fin où des feuillets étaient restés vierges. Maurice revint à la première page. Au milieu était simplement marqué « Journal de Juliette de Causse d'Ambert ». Maurice parcouru de nouveau les pages. Il s'agissait bien d'un journal intime. Des dates séparaient régulièrement les paragraphes. Elles allaient du 23 mars 1972 au 7 juillet 1975. Il referma le livre et resta un moment à réfléchir. Voilà qui était délicat. Un journal intime est, par définition, un ouvrage personnel, un édifice inviolable pour quiconque avait un brin de respect pour les autres. En même temps, si c'était si secret que cela, cette Juliette n'aurait pas dû le laisser là, dans ce grenier où elle se doutait bien que quelqu'un le trouverait forcément. Maurice balança le pour et le contre et décida finalement de le laisser à sa place et de ne pas y toucher. Il continua alors sa besogne.

*

Maurice n'y tint plus. La curiosité l'emporta. Il monta au grenier. Cela faisait trois jours que cette Juliette de machin-chose excitait son intérêt. Le goût de l'interdit l'emporta. Il prit le journal, redescendit au salon, s'installa dans son fauteuil et commença sa lecture.

*

23 mars 1972,

Cela fait une semaine que j'ai ce journal, mais je ne le commence qu'aujourd'hui, date de mon seizième anniversaire. Je me présente. Je me nomme Juliette Cécile Marie Sophie de Causse d'Ambert, fille d'André de Causse d'Ambert et de Sophie de la Rouerie. Le tout, bien évidemment, issu de longues et respectables lignées aristocratiques, encore qu'il subsiste des doutes sur mon arriére-arriére-arriére grand père paternel qui aurait acheté le titre Causse d'Ambert, mais n'allez pas raconter cela à mon père. Il ferait lâcher les chiens sur vous ! Mon père est très fier de son nom, de son titre et de tout ce qui va avec : le respect du protocole, l'observation des traditions, le catholicisme pratiquant, la morale qui va de pair, etc., etc… Vaste hypocrisie, doublée de sclérose de la pensée. Autant dire qu'ici, il n'y a pas beaucoup de place pour la condition féminine. Ma mère est une femme soumise à son mari d'une façon écœurante. Parfois, j'ai envie de lui crier dessus, de la pousser à se révolter, mais je n'ose pas. Pourtant, la colère monte.

(…)

27 juillet 1973,

Ce que j'écris ici s'est passé il y a deux jours, mais cela m'a tellement retourné que je ne le note qu'aujourd'hui. Jusqu'à présent, je ne m'étais jamais disputé avec mes parents. J'avais joué le rôle de la petite fille modèle, non par hypocrisie, mais par protection. Intérieurement, je savais qu'une confrontation verbale serait douloureuse pour moi. Avant-hier, cependant, je n'ai pas pu retenir la colère, le ressentiment que j'éprouve envers ceux qui se font aller mes parents. Parents ! Comment peut-on revendiquer ce nom alors qu'on n'a aucune considération pour sa fille ? Tout ce qui les interresse, c'est la renommée, le prestige, l'honneur de la famille, le qu'en-dira-t-on. Pour eux, il est impensable que je puisse leur désobéir ou même être en désaccord avec eux. Avec toujours cette même morve, cette même suffisance des abrutis qui ne changent jamais d'avis, ils m'ont asséné leur sempiternelle sentence sensée couper court à toute discussion : « Tu es trop jeune pour savoir ». Comme si être trop jeune empêchait de savoir ce que l'on veut faire ! J'aimerai poursuivre des études en biologie après le bachot. Ils refusent. Ils veulent me marier. Mère a déjà préparé ma robe pour le bal des Débutantes. C'est alors que j'ai craqué, leur criant à la face que je préférerai mourir plutôt que de participer à ce marché aux bestiaux bon teint. Un peu surpris par mon accès de rébellion, ils ont tentés de me faire entendre raison tandis que je criais de plus en plus fort. J'avais une trouille d'enfer, mais je continuais à parler. Finalement, mon père stoppa net le cours de la « discussion » par une gifle retentissante. A l'heure où j'écris, j'en ressens encore la chaleur sur ma joue. Parfois, j'ai réellement l'impression de ne pas avoir d'existence propre, d'être une simple extension d'un corps plus important. Une simple protubérance qui ne peut survivre, se développer qu'a travers le corps hôte. Comme un fruit sur un arbre. Le fruit n'existe que lorsqu'il est rattaché aux branches et il pourrit lorsqu'il en est séparé. Et bien, grande nouvelle, chers parents, je ne suis pas un p… de fruits !

(…)

17 janvier 1974,

Nouvelle prise de bec avec les parents. Les sujets sont toujours les mêmes. Je me demande pourquoi je m'obstine. Il devient de plus en plus clair qu'ils ne changeront jamais d'avis. Je les hais. Je songe à partir dès que j'aurai empoché le bac.

(…)

19 juillet 1974,

La coupe est pleine. Je ne peux plus les supporter. J'ai obtenu le baccalauréat avec une mention « très bien ». Ils étaient ravis quand je leur ai annoncé la nouvelle. Pendant un bref instant, j'ai cru à un miracle, qu'ils comprendraient enfin ma passion pour la science, qu'ils me permettraient d'aller à la fac et d'avoir une brillante carrière. Mais non ! Ca aurait été trop beau. J'ai vite compris que ce n'était pas de la fierté envers mon travail, mais simplement envers celui de voir le nom de Causse d'Ambert parmi les premiers. Même si, pour eux, le bac n'avait que peu d'importance dans la vie toute tracée de leur fille, ils n'auraient pas appréciés que j'eusse des résultats médiocres et que je porte le déshonneur sur la famille. Cette nuit, j'ai pleuré pendant longtemps, mais j'ai pris ma décision. Je pars.

20 juillet 1974,

J'écris dans le train qui m'amène à Paris. J'ai enfin quitté cette cage de morale et de contraintes. Je suis enfin libre, j'ai la vie devant moi et plein de rêves à réaliser. Je leur ai piqué assez d'argent pour tenir un bon moment. Le juste tribut qu'ils me devaient pour m'avoir rognés les ailes. Je compte bien profiter de cet argent. Après, on verra. Loin d'eux, je vois la vie de façon beaucoup plus optimiste.

21 juillet 1974,

J'ai dégoté un petit hôtel pas cher. J'espère trouver un appartement rapidement. C'est assez minable ici, mais on ne m'a pas demandé mon age et c'est économique. Aujourd'hui, j'ai visité le quartier. C'est une sensation formidable de pouvoir se déplacer tranquillement, sans la pensée de devoir rendre des comptes à quelqu'un qui me jugera. J'ai visité les boutiques, j'ai acheté des vêtements à la mode, des jeans, des mini-jupes… Des fringues qu'ils ne m'auraient jamais autorisées à porter. Ici, il n'y a pas de passéisme. On regarde l'avenir, tout en vivant à fond le moment présent. Je le sens intérieurement, au plus profond de moi : ma vie est ici, dans cette ville, là où tout se créé, se décide. Pour la première fois de ma vie, je suis heureuse.

(…)

27 juillet 1974,

Quand je disais que ma vie était ici, je ne croyais pas si bien dire. Aujourd'hui, j'ai rencontre un garçon. Je me promenais dans la rue, quand il m'a abordé. Il s'est présenté. Il s'appelle Eric et il est artiste-peintre. Il m'a dit que j'étais très jolie et a proposé que je pose pour lui. J'ai accepté. Voilà un truc qui les aurait fait bondir. Eric, c'est l'artiste dans toute sa splendeur. Il ne se soucie pas des conventions. Les contingences matérielles ne l'intéressent pas. Ce qui compte pour lui, c'est son art. Il m'a confié qu'il pouvait rester deux à trois jour sans dormir, ni se laver  ou manger pour terminer une toile. Je trouve cela tellement génial de tout sacrifier, même sa personne physique, pour assouvir sa passion. Eric est de ces gens qui ne s'imposent pas de limites pour faire ce en quoi ils croient. En cela, nous nous ressemblons. J'ai posé pour lui tout l'après-midi. Il travaille dans un petit atelier au fond d'une cour. Soyons clair, c'est un véritable taudis. Comment des propriétaires peuvent-ils exiger un loyer pour leurs porcheries ? Eric, lui, s'en fout complètement. Il a aménage comme il a pu. Il y a un coin avec des cartons pour ranger ses vêtements, une table avec un réchaud et un lit qui n'était  même pas fait. Son atelier prend la majorité de la place. Il y a des toiles, des pinceaux, de la peinture disséminés un peu partout. Je me demande comment il fait pour s'y retrouver. J'ai posé nue. Quand il m'a demandé cela, j'ai été choqué. Sur le coup, j'ai hésité. Quelle idiote ! Voilà bien un réflexe de ploucs bourgeois. Il a sûrement dû deviner tout de suite d'où je venais. Alors il m'a dit que ce n'était pas grave, que je pouvais poser habillée. Heureusement, je me suis reprise et j'ai insisté pour être nue. La nudité est une chose naturelle. C'est la religion, le puritanisme qui ont imposés cette honte du corps. Même sachant cela, je n'étais pas à l'aise, dénudée, face à son œil scrutateur. Avec le recul, je me dis qu'il n'en avait rien à faire. Ce qui l'intéressait, c'était sa toile. En tout cas, il a été satisfait ; Il m'a demandé si je pouvais revenir demain. J'ai dit oui, bien sûr. J'ai hâte d'y être.

28 juillet 1974,

J'ai vraiment l'impression de vivre un conte de fées. Jamais je n'aurai cru que la vie en dehors de la prison familiale puisse m'offrir tant de choses. Aujourd'hui, 28 juillet 1974, j'ai fait l'amour pour la première fois ! C'était tellement incroyable. Je n'ai rencontre ce garçon qu'hier et nous sommes déjà amoureux l'un de l 'autre. Il est tellement doux et attentionné, pas comme les veaux de mon lycée privé qui, derrière leurs grand airs cultivés, ne sont que des obsédés qui n'avaient que le sexe dans la tête. Eric est un véritable être sensible. Je suis bien heureuse de l'avoir fait avec lui plutôt qu'avec l'un de ces garçons pédants et hautains. Je sens que l'on va vivre de grandes choses ensemble.

(…)

03 août 1974,

Comment exprimer ce que je ressens ? Une profonde tristesse ? De la déception ? De la douleur ? Je ne sais pas. En pensant à ce que je vais raconter, ma main tremble déjà et je sens des larmes montées. Ces derniers jours, j'étais trop anéantie pour en parler, mais il le faut pourtant. Eric m'a quitté. Enfin, quitter est un bien grand mot. On n'a jamais été ensemble si j'ai bien compris. Il ne m'aimait pas. Ce qui l'intéressait, c'était de me mettre dans son lit. Rajouter une nouvelle¨petite naïve à son tableau de chasse. Une fois son but atteint, je n'avais plus d'intérêt pour lui. Dire que je pensais que c'était quelqu'un d'estimable, mais ce n'est finalement qu'un Roméo de bas-étages, un salaud à l'esprit aussi étriqué que ceux que j'ai laissé chez moi. Je suis déçue, trahie. Comment ai-je pu me faire avoir de la sorte ? Etre aussi stupide ? J'avais confiance en lui, j'avais placé tous mes espoirs en lui. J'ai retourné cela dans ma tête durant des heures et je me suis rendue compte que je n'étais pas si indépendante que ça. Débarrassée de la tutelle de mes parents, je me suis jetée dans une autre forme de soumission. J'en suis arrivée  à la conclusion qu'il me fallait un nouveau départ avec un symbole fort. Pour prouver que je peux me débrouiller seule, j'ai décidé de me débarrasser de l'argent de mes parents. Je n'ai absolument pas besoin d'eux pour reussir ma vie, d'aucune manière que ce soit. Qui plus est, c'est de l'argent volé et je ne me sentais plus à l'aise avec cela. J'ai donc décidé de ne garder qu'assez pour vivre et payer la chambre durant deux semaines. C'est le temps que je me suis fixée pour trouver un travail, gagner ma vie et  suivre mes études. Le reste, je l'ai donné à un centre Emmaüs près de l'hôtel. J'aimerai bien voir la tête de la personne qui ouvrira l'enveloppe demain matin !

(…)

06 août 1974,

Qui aurait cru qu'il était si dur de s'inscrire à l'université ? Le bâtiment administratif est un véritable labyrinthe de portes, de couloirs et d'escaliers. La somme de papiers nécessaire est considérable et je n'ai pas pensé à tout prendre avec moi quand je sui partie de la maison. J'ai même du imiter la signature de mon père. Heureusement, les étudiants préposés à ces inscriptions n'étaient pas trop regardants. Par contre, j'ai eu la désagréable surprise de découvrir que l'inscription était payante. Moi qui pensais que les études étaient gratuites. J'ai dû sacrifier une grosse part de mon pécule en guise d'acompte. Trouver un travail devenait du coup une urgence vitale, si je ne voulais pas être à la rue et mourir de faim. Heureusement, sur le campus, il y a un organisme spécialisé dans les jobs étudiants. J'y ai rencontré Charlie qui y travaille. Je lui ai expliqué mon cas. En entrant, je m'attendais à voir un truc géré par des adultes, quelque chose d'assez officiel et organisé. En fait, c'est un local assez sympa tenu par des étudiants. Ma discussion avec Charlie s'est passée autour de la cafetière ! Charlie est le deuxième garçon avec qui j'ai eu un réel échange depuis que je suis partie, mais il est complètement différent d'Eric. Il est plus vieux, il doit avoir dans les 24 ans. Quand il parle, il se dégage une espèce de sérénité de sa voix. Il est d'un calme olympien, il écoute ce qu'on lui dit avec intérêt et trouve toujours une réponse sensée. Avec lui, j'avais l'impression rassurante que rien ne pourrait m'arriver, qu'il me protégerait. Il a promis qu'il ferait son possible pour m'aider et je pense qu'il était sincère. Ce la dit, je reste méfiante et je ne compte pas m'amouracher d'un type aussi rapidement que précédemment. Je ne suis pas disposé à faire l'amour de sitôt.

(…)

15 août 1974,

Charlie m'a trouvé une place dans un petit restau, pas loin du campus. Je serais serveuse le soir et deux journées par semaine. C'est pas ce qu'on peut trouver de mieux, mais il faut bien commencer quelque part. J'ai hâte de débuter, de me frotter au monde du travail et de commencer ma vie d'adulte.

16 août 1974,

Jamais je n'aurai cru que ce métier fut si dur. Il faut être sur la brèche à tout moment, les clients me traitaient comme si j'étais née pour les servir. Si ils savaient de quelles familles je viens, ils me traiteraient autrement ces gougnafiers ! Et le patron, il savait que j'étais inexpérimentée, il aurait pu me préserver un peu pour débuter. C'est à peine si il m'a regardé quand je me suis présentée. Il m'a refilé entre les pattes d'une  vieille bique, la doyenne (j'y crois sans peine !) des serveuses du restaurant. Il était clair qu'elle n'en avait rien à faire de moi et que je la gênais plus qu'autre chose. Enfin, positivons tout de même. Pour une première fois, je ne me suis pas mal débrouillée. Je n'ai rien fait tomber, ce qui était ma grande hantise. J'ai encore du travail au niveau de la rapidité de service, mais avec l'habitude, ça ne devrait pas être trop difficile de m'améliorer.

Autre sujet. Je sis de plus en plus proche de Charlie. Entre Eric et lui, c'est le jour et la nuit. Je sens que Charlie est attiré par moi, mais il n'ose pas l'avouer. Cette timidité est touchante, mais j'aimerais qu'il ne mette pas trop longtemps avant de se déclarer. Je suis un peu  frustrée par ce petit jeu de l'amour platonique.

(…)

17 septembre 1974,

Quelle chance c'est d'avoir un véritable petit ami. J'ai l'impression d'être la fille le plus chanceuse du monde. Hier soir, Charlie  m'a invité à dîner. Un vrai dîner romantique comme dans les films. Il s'est enfin décidé à m'avouer qu'il était amoureux de moi. Le pauvre ! Quand il parlait, il bafouillait et il rougissait. Je n'ai jamais vu un mec perdre ses moyens de cette façon. Quand il eut finit, je sentais son angoisse quand à ma réaction. Il était vraiment soulagé quand je lui ai dit que je partageais son sentiment. On a eu notre premier baiser. La soirée s'est vraiment déroulée comme dans un rêve. Nous nous effleurions, nous nous nous touchions. Nous nous embrassions. Il me parlait à l'oreille pour me dire combien j'étais belle, intelligente. En écrivant, je suis encore sous le coup de l'émotion. J'étais tellement bien avec ce garçon qui m'aime, qui me respecte. J'aurais voulu que ça ne s'arrete jamais. Il m'a raccompagné jusqu'à chez moi, m'a embrassé et est parti comme un gentleman. Aujourd'hui, il m'a fait visiter le campus. Main dans la main, nous avons arpentés les allées et les couloirs, nous arrêtant parfois pour échanger des baisers sans se soucier du regard des gens qui nous croisaient. Cette fois, je sais ce qu'est l'amour.

(…)

14 novembre 1974,

Je dois avouer que je suis à bout de souffle. Entre les études, le travail au restau et Charlie, je n'ai guère de temps à moi. Ceci explique que j'ai un peu délaissé la rédaction de ce journal. Les premiers jours à l'université ont été pour moi une suite de découverte et d'enchantements. La vie universitaire n'a rien à voir avec la vie d'un lycée. On entre dans une catégorie différente. Ici, c'est littéralement le temple de la connaissance. C'est ici que se font et se défont les théories scientifiques, ici qu'officient les professeurs qui, non seulement, enseignent, mais aussi écrivent l'enseignement. Pour une étudiante de première année comme moi, c'est aussi l'apprentissage d'une nouvelle forme de travail. On doit se débrouiller seul. C'est à nous d'approfondir les cours par nos lectures, notre travail. Je me rends compte à quel point il faut être motivé pour réussir ici. Heureusement, je le suis. La science est ma passion depuis des années et j'ai toujours rêvée d'être à cette place et je ne compte pas gâcher cette chance. Je sais que j'y arriverais, surtout avec le soutien de Charlie. Lui est aussi est très occupé par ses propres études en Droit, mais nous ne perdons jamais une occasion de nous voir. Grâce à lui, les réticences à propos du sexe que j'avais hérité d'Eric se sont effacées. Nous faisons l'amour depuis deux semaines environ et tout se passe merveilleusement bien. Qui aurait cru cela après cette histoire avec ce barbouilleur de toiles ? La vie est comme ça. Elle vous fait miroiter le meilleur, vous fait tomber de haut et quand vous avez appris la méfiance, elle vous offre le vrai bonheur en récompense.

(…)

14 janvier 1975,

Je sui dans une rage folle. Je viens de perdre mon boulot et cela à cause de ce salopard d'Antonetti, le patron du restau. Comme je le notais ces jours derniers,  ce vieux vicieux avait commencé à me tourner autour. Clarisse, la doyenne, m'avait même conseillé de ne pas trop m'approcher de lui et surtout, de ne jamais me retrouver toute seule avec lui. Je sais que je peux parfois être naïve mais, en l'occurrence, j'avais vite compris le message. Pourtant, malgré mes précautions, il a réussi  à me coincer dans les toilettes ce matin. Ce vieil obsédé commençait à me mettre  la main aux fesses, à me dire que j'étais mignonne avec ma petite robe de serveuse, que si je voulais une augmentation, il fallait être gentille, très gentille… Je n'en reviens toujours pas de l'aplomb avec lequel il m'a dit tout ça et j'ai envie de vomir quand je repense à son sourire lubrique et à cette voix faussement langoureuse. Cela dit, je lui est bien fait comprendre ma façon de voir ! La tête qu'il faisait quand je lui est balancé mon genou dans les valseuses ! Malheureusement, j'ai été viré dans la demi-heure qui a suivi. J'en est parlé avec Charlie qui était furieux. Il m'a dit qu'il avait déjà entendu des histoires à ce propos sur ce restaurant par des étudiantes, mais il n'y avait jamais prêté attention, pensant que les filles se faisaient des idées et que c'est pour ça qu'il continuait à envoyer des étudiantes à cet employeur. Sa réaction m'a vraiment surprise : il est devenu très agressif, il disait qu'il allait lui casser la figure, lui faire passer l'envie de s'attaquer à des jeunes filles. Je ne l'avais jamais vu perdre ainsi son calme. C'est très réconfortant de voir qu'un homme peut se battre pour vous. Ca prouve qu'il tient vraiment à vous. Il m'a promis qu'il essaierait de voir pour un nouvel emploi. Je lui est demandé si on ne pouvait rien faire juridiquement. Il m'a dit que non, que ce n'était pas un viol, ni une tentative. Il a aussi parlé de licenciement abusif, mais  il avait l'air de réfléchir à voix haute et il semble qu'il est rejeté l'idée. De toute façon, j'ai confiance en lui. Il saura s'en occuper.

(…)


(Non, non, je n'ai pas honte, j'assume: ce texte a été écrit pour un concours de nouvelles romantiques organisé par Nous Deux ! J'aime bien ce texte et j'ai eu plaisir à l'écrire. En l'étoffant, en faisant des recherches, ça pourrait même faire un roman de littérature générale. Pourquoi pas, un jour ?)

Leur dernière histoire d'amour

Maurice Benamid considéra l'immense bâtisse. L'air frais battait  ses joues autant que les branches nues des arbres, mais il ne se résolvait pas pour autant à entrer pour s'en protéger. Des souvenirs d'une vie ancienne remontaient à la surface. Un temps où lui et des frères et sœurs se partageaient les quelques mètres carrés de chambre de l'exigu, non… du claustrophobique serait le mot juste… appartement HLM du quartier de La Castellane. Un temps où manger à sa faim et réussir à l'école étaient les seuls mots d'ordres de la famille. Maurice sentit une boule étreindre sa gorge, l'empêchant de déglutir convenablement. Il secoua la tête avec le secret espoir de voir ces morceaux de nostalgie tombés de sa caboche. Il se mit en marche, s'approchant de la vénérable entrée du grand manoir. Il en avait fait du chemin depuis les bas-quartiers de Marseille jusqu'à aujourd'hui. Professeur de Lettres à Roanne, puis à Evry. Ecrivain à succès ensuite. Admiré, courtisé par l'intelligentsia parisienne pour ensuite l'intégrer peu à peu. Et maintenant, heureux propriétaire en plein cœur des pommiers de la Normandie. Un signe extérieur de richesse certes, mais il avait assez saucé les plats avec sa langue pour se le permettre. Et puis c'est un endroit comme un autre pour se retirer loin de tout. Il inséra la clé dans la serrure et ouvrit la porte. Les lattes du parquet grincèrent sous ses pas. Le charme de ce genre de maison. On n'a pas ce problème avec le lino, pensa-t-il. Cette pensée le fit sourire. Papa et Maman Benamid seraient drôlement fier de leur rejeton aujourd'hui. Il stoppa net en plein milieu du premier salon. Il tendit l'oreille. Seul le silence faisait entendre son vide effrayant et pesant. Ce coup-çi, il ne pu retenir ses larmes. Car, à ce moment, Maurice Benamid était l'homme le plus seul au monde.

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Leur dernière histoire d'amour (suite)

4 février 1975, 

Les partiels se sont assez mal passés, je dois bien le conclure. L'histoire avec Antonetti m'a plus secoué que je ne l'aurai crue. Surtout, je n'ai pas trouvé de nouveau boulot. Je n'ai plus de quoi payer ma chambre de bonne. Charlie m'a proposer d'habiter chez lui, le temps que c cela s'arrange. J'emménage après-demain. Cela me perturbe un peu de vivre avec un garçon, mais, en même temps, c'est très excitant. Nous allons former un véritable couple, habitant le même appartement. Charlie dit que c'est provisoire. En ce qui concerne ma situation financière, j'y compte bien, mais je compte bien aussi faire en sorte que notre cohabitation dure le plus longtemps et qu'elle ne soit pas due à des circonstances particulières.

(…)

17 février 1975,

Notre cohabitation se passe à merveille, excepté le manque de place. J'ai l'impression parfois d'être mariée. La promiscuité renforce les liens. Jeudi, je débute un nouveau travail, dans un bar. Charlie a fait des pieds et des mains pour me trouver un job parmi ses connaissances. Un bel exploit surtout avec le peu d'expérience et le licenciement qui orne mon CV. Il m'a assuré que les proprios étaient réglos. D'ailleurs, c'est un couple. Ca me rassure. Si le patron a des velléités d'adultère, je doute qu'il fasse des tentatives sous le nez de son épouse.

(…)

19 juin 1975,

Charlie estime qu'il est temps pour moi de reprendre. Je suis un peu déçue. Je pensais qu'il me proposerait de continuer à vivre avec lui. Il a du percer ma réaction sur mon visage car il m'a dit que c'était mieux pour nous de garder notre indépendance, au moins jusqu'à ce qu'il est décroché un  travail dans un cabinet. Sur le coup, j'étais dépité, mais en y réfléchissant, cela veut aussi dire qu'il a des projets pour notre couple et qu'il a ressenti, comme moi, que nous sommes faits l'un pour l'autre. Cela me rassure finalement. Cette pensée m'égaye, et tant mieux. Reprendre une vie solitaire dans une petite chambre ne m'emballe pas énormément. Je dois également voir le médecin pour un détail qui me chiffonne.

25 juin 1975,

Comment mettre des mots sur la haine que je ressens ? J'ai l'impression que je peux exploser à tout moment et tout fracasser autour de moi. Rien que pour le plaisir de me défouler, d évacuer cette rage qui bouillonne à l'intérieur de moi. Je n'ai pas écrit depuis le 19 car j'en étais incapable. J'étais trop dévastée, trop anéantie. Depuis 5 jours, je mange à peine et je passe mes journées à pleurer ou à dormir. Charlie, l'homme de mes rêves, Charlie, le garçon gentil et compréhensif, doux et attentionné. Charlie, l'homme qui était amoureux de moi m'a plaqué ! Comme ça, comme une vieille chaussette dont on n'a plus besoin car elle est trouée. Mon défaut à moi, c'est d'être enceinte de lui ! Quand je lui ai annoncé la nouvelle, son visage s'est subitement décomposé, comme si je lui avais parlé d'une horrible et sanglante opération chirurgicale. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, j'étais dans la rue avec un « je ne suis pas prêt » et « il est temps d'arrêter de se voir » en guise d'adieu. Aujourd'hui, j'ai prise mon courage à deux mains et je lui ai téléphoné. A peine avait-il entendu le son de ma voix qu'il a raccroché. C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et qui m'a fait passer de la tristesse à la rage. J'ai une envie folle de lui bondir dessus et de lui griffer (illisible) de pacotille, (illisible) à coups de talons ( ?).

28 juin 1975,

Ma vie part à vau-l'eau. Je ne sais plus quoi faire. A cause de mes jours d'absences, j'ai perdu mon job et j'ai raté les examens. Les examens, ce n'est pas le plus grave, je passerai les sessions de septembre. C'est pour le boulot que je m'inquiète le plus. Sans salaire, plus de chambre, plus de bouffe,  et donc plus moyen d'étudier. Sans Charlie, je n'ai aucune idée comment chercher un job. Et même si je le savais, avec deux licenciements consécutifs et la crise actuelle, je reste sceptique sur mes chances de succès. Depuis une semaine, je n'arrête pas de m'interroger sur les raisons de ma fugue. Papa et Maman n'étaient pas parfaits certes, mais ils étaient le produit de leur milieu social. Je me dis que, malgré tout, ils m'aimaient. Ils doivent être mort d'inquiétude depuis un an. Et moi, dans mon incroyable égoïsme, je les ai laissé seuls dans leur douleur et leur anxiété. Ils ont sûrement dus comprendre que le fait de faire des études était, pour moi, quelque chose de très important. Plus j'y réfléchis et plus je me rends compte qu'il est temps de rentrer, de leur pardonner leurs erreurs et de repartir du bon pied avec mon enfant.

(…)

2 juillet 1975,

Je crois que je n'ai jamais eu autant la trouille de ma vie. Sortir. Fermer la porte. Descendre les escaliers. Traverser la rue. Parcourir une centaine de mètres. Entrer dans la cabine. Glisser la pièce. Composer le numéro en tremblant. Tout cela m'a paru durer des heures et relever de l'exploit. Pourtant, j'y suis arrivé. J'ai téléphoné à mes parents. Entendre leurs voix m'a fait pleurer. Je ne me suis jamais rendu compte à quel point ils me manquaient. C'est Maman qui a répondu au téléphone. Lorsque je lui ai parlé, elle a aussitôt fondue en larmes. Elle a appelé Papa. C'est lui qui a pris la parole. On a discuté tout les deux. Il feignait d'être imperturbable, mais sa voix trahissait son émotion. Il me posait nombre de questions, me demandant où j'étais, ce que j'avais fait pendant un an, si j'avais un toit, assez à manger, si je comptais rentrer à la maison. Je restais vague sur mes pérégrinations, mais le rassurais sur mon état de santé et sur ma condition (en mentant un peu, car j'arrive au stade terminal de mes économies). Pour sa dernière question, je lui répondis oui, s'ils acceptaient, bien sûr, de me reprendre. Il a dit oui, bien entendu. Comment aurait-il pu rejeter leur propre fille ? Dire que cela a été ma hantise toute la journée. La peur vous fait croire de ces choses. Je ne lui ai pas parlé du bébé. Je préfère le faire quand je serai réinstallé. On a pris rendez-vous et après, j'ai couru jusqu'à la gare acheter mon billet avec les quelques sous qu'il me restait. Je n'ai plus assez d'argent pour me payer à me manger ce soir. Je bois beaucoup d'eau, alors la faim ne me tenaille pas trop.

3 juillet 1975,

Revenir chez soi, c'est retrouver les lieux familiers de votre enfance, retrouver les parfums, les bruits qui ont rythmés votre existence. C'est aussi redécouvrir, réapprendre les lieux après en avoir été longtemps séparés. Se les réappropriés pour retrouver le bien-être que vous y puisiez. Pour moi, c'est le retour en pleine face de tout ce que je détestais, de tout ce qui me révulsait. Je relis ce que j'ai écrit ces derniers jours et j'ai l'impression de m'être dissociée, d'être une autre personne. Je me rends compte qu'éloigné, en difficulté, j'ai idéalisée ce que je connaissais. Je voulais retrouver la sécurité de la maison plutôt que d'affronter mon avenir et mes problèmes. Résultat, me revoilà dans cette grande propriété sombre et archaïque. Je m'attendais un peu au retour de la fille prodigue, celle qui a osé franchir les barrières de la bienséance et de la tradition et qui a ouvert les yeux de ces chers parents réactionnaires. Déception, déception. En lieu et place, j'ai eu droit à un accueil certes larmoyant sur le quai de la gare, mais il a vite dégénéré en interrogatoire en règle, une fois revenu dans nos nobles murs. Leurs têtes quand je me suis mise à raconter mon histoire par le détail. Comment j'ai perdu ma virginité avec un artiste bohème et crasseux ; comment je me suis inscrite à l'université par mes propres moyens ; comment une Causse d'Ambert a fait la serveuse dans un restaurant et un débit de boisson ; comment leur fille chérie a fait l'objet de propositions douteuses par un gros restaurateur libidineux ; comment j'ai rencontré un charmant garçon avec qui j'ai vécu dans le péché pendant quelques temps ; comment ce charmant jeune homme m'a mise enceinte (cette partie-là de mon récit a été ma préférée) et comment j'ai tout perdu en quelques jours, phase où je me suis peu appesantie, réalisant à quel point c'est un aveu d'échec et une victoire morale pour eux. La petite effrontée qui voulait mettre à mal leur autorité et leurs traditions s'est mise elle-même le bec dans l'eau, avec un polichinelle dans le tiroir en prime. Je sens que je vais pleurer.

(…)

7 juillet 1975,

Vivre ici est insoutenable. Quand j'entre dans une pièce, les conversations stoppent subitement et on me dévisage comme si j'étais un monstre affreux. Lorsque j'ai le malheur de vouloir engager la conversation, on ne manque pas de rappeler mes erreurs. J'ai cette désagréable impression d'être une invitée indésirable dans cette maison. Je pleure chaque nuit depuis que je suis de retour. On me cloître ici, sans autorisation de sortir, ne serai-ce que pour m'aérer. Mon père répète caustiquement que c'est pour éviter que je m'enfuie. Comme si j'en avais maintenant les  moyens. La vraie raison est, bien évidemment, d'éviter le scandale dans le village. Il est devenu clair pour moi que je ne reprendrai pas mes études. Parfois, j'en viens à haïr la petite vie qui grandit en moi, mais je me reprends. Ce petit ou cette petite n'a  rien demandé à personne. Il ou elle est là  parce que deux jeunes inconscient  n'ont pas fait attention. Je n'ai plus qua être responsable de mes actes et de ma vie, peut-être pour la première fois. Je dois oublier mes rêves d'études supérieures et d'indépendance. Le seul moyen pour moi d'élever cet enfant, c'est de rester avec mes parents et de faire ce qu'ils me disent. Ils parlent déjà d'un bon parti, qui serait prêt à accepter une fille de bonne famille enceinte. J'espère simplement qu'il est gentil.

*

Le journal s'arrêtait là. Maurice referma le livre. Il resta un moment pensif, puis réalisa que dehors, il faisait nuit noire. Un coup d'œil à la pendule lui apprit qu'il était presque deux heures du matin. Il considéra l'ouvrage qu'il avait entre les mains. Une idée germa dans sa tête. Lui qui avait été tellement absorbé par son déménagement, il n'avait pas encore réfléchi au sujet de son prochain livre. Il se dit que ce journal ferait un bon matériel pour un bouquin. Les idées lui vinrent rapidement : dépeindre les années 70, le mouvement de la libération de la femme pour accompagner une destinée personnelle. Une inquiétude l'envahit pourtant. Comment l'histoire avait-elle finie ? Qu'était devenu cette jeune fille rebelle, indépendante, mais victime de la tradition d'une famille de vieille noblesse ? Maurice prit sa résolution. Il retrouverait cette femme et l'interrogerait sur sa vie. Il ferait un très bon livre de ça.

*

Maurice vérifia une nouvelle fois l'adresse notée sur le bout de papier. Pas de doutes, c'était bien ici. Il se trouvait sur le trottoir, en face d'un vieil hôtel particulier dans le 5éme arrondissement de Paris. Cela avait fait à peine trois jours qu'il avait appelé son éditeur pour lui parler de son projet. Il ne semblait pas très emballé, mais il fit confiance à Maurice. Il mit une documentaliste sur le coup. En moins de deux jours, elle avait localisé cette Juliette de Causse d'Ambert, devenue Madame Pierre D'Alamarie de la Roche. Maurice se trouvait maintenant devant cette vénérable bâtisse dans le froid glacial et piquant d'un mois de décembre. Il traversa la rue rapidement et monta la volée d'escaliers dans le même mouvement. Il resta un moment sur le perron, essayant de trouver la meilleure façon de présenter son histoire. Finalement, il appuya sur la sonnerie, prenant la décision d'improviser au fur et à mesure. Il attendit un moment, puis il entendit le bruit  d'un escalier de bois qu'on dévale rapidement. Une petite femme brune ouvrit la porte. Maurice se présenta et demanda à voir Madame d'Alamarie de la Roche. La femme, d'une quarantaine d'années, s'écarta pour le laisser entrer. Elle lui indiqua un salon sur la droite, puis regravit l'escalier de bois qui se trouvait dans le  hall d'entrée. Maurice pénétra dans le salon. Le décor était très cosy, un peu à la manière d'un salon victorien. Maurice pensa à l'appartement de Sherlock Holmes dans les nouvelles de Conan Doyle. Un feu crépitait dans la cheminée. Maurice s'approcha de l'âtre pour se dégager du froid de l'extérieur. La maison, ou du moins cette pièce, semblait bien entretenue. Pour une raison ou pour une autre, Maurice s'était attendu à une vieille habitation décrépie, froide et habitée par une vieille  famille d'aristocrate ruinée. Il n'en était apparemment rien. L'escalier se fit  à nouveau entendre, ce qui tira Maurice de ses réflexions. Dans l'encadrement de l'entrée du salon, une femme apparue. L'écrivain resta interloqué pendant quelques instants. C'était une femme très belle qui venait de faire son apparition. Ses cheveux blonds délavés encadraient un visage lumineux. Ses yeux étaient d'un bleu profond, océanique. Elle souriait d'un sourire magnifique, avec des lèvres à peine rehaussé de rouge. Ses traits étaient lisses. Quelques petites rides les agrémentés. Maurice se reprit. Il ne savait pas trop quoi faire. Lui baiser la main ? Il décida d'aller au plus simple. Il s'avança vers elle et lui serra la main :

- Bonjour, Madame. Je me présente. Je m'appelle Maurice Benamid.

Elle n'eut pas l'air outrée, ce qu'il considéra comme un bon signe.

- Ravie de vous rencontrer, monsieur Benamid. Je suis Juliette d'Alamarie de la Roche. Je suis assez surprise de vous voir chez moi.

- J'aurais dû prévenir de ma visite, je suis désolé, répondit-il en s'admonestant intérieurement pour cette boulette.

- Ce n'est pas grave. Je reçois peu de visite et ceux qui préviennent sont souvent ceux que je ne veux pas voir.

Elle se mit à rire. Son rire était enchanteur. Maurice sourit par politesse car il n'avait pas trouvé cela particulièrement drôle. Mais ce rire, maman, qu'il était beau ! Finalement, elle l'invita à s'asseoir sur le divan. Elle s'installa sur un fauteuil.

- Vous êtes bien Maurice Benamid, l'écrivain, non ?

Elle le connaissait donc.

- Oui, c'est exact. (Il prit une petite inspiration et dit) J'ai emménagé il y a deux ans, dans une grande propriété. Vous la connaissez. Il s'agit du manoir Causse d'Ambert.

Elle se raidit dans son fauteuil. Il continua :

- Dans le grenier, j'ai récemment trouvé votre journal intime.

Il le sortit de sa poche intérieure et le lui rendit. Elle semblait particulièrement surprise, le regardant comme un animal étrange, cherchant à le jauger, à deviner ce qu'il voulait. Elle prit le livre.

- L'avez-vous lu ?

La partie délicate de l'affaire.

- Je dois avouer que la curiosité me l'a fait lire et c'est pour cela que je suis ici.

Elle avait était très accueillante jusqu'ici, mais elle ne semblait pas ravie de la tournure que prenait la conversation.

- Voilà. Votre histoire m'a touchée et j'aimerais écrire un livre sur vous.

Elle resta interloquée.

- Un livre sur moi ?  C'est une plaisanterie, j'espère ?

Maurice lui répondit que non. Malgré sa réaction, il lui exposa ses intentions, comment il voulait travailler. Au fur et à mesure, elle lui sembla acquise au projet. Ils prirent rendez-vous le lendemain midi, dans un restaurant.

*

- Je n'étais qu'une gamine naïve et gâtée.

En parlant, elle faisait défiler les pages de son journal intime sur son pouce.

- J'étais persuadée d'être une adulte alors que je n'étais pas plus mature qu'une môme de 12 ans.

Elle reposa le volume sur la table du petit restaurant italien dans lesquels ils  avaient pris rendez-vous.  Seuls ses mouvements de la  main trahissaient sa nervosité à l'idée de se raconter. Maurice l'écoutait, en gardant près de lui un crayon et un bloc-note. Il  parla :

- Vous avez fait des erreurs, mais vous avez fait ce que vous désiriez. Peu de gens ont le courage de leurs désirs.

Elle sembla surprise de sa réponse.

- Je ne regrette pas ce que j'ai fait, je regrette ce que j'étais. Non,  pour rien au monde je n'effacerais cette partie de ma vie. Elle m'a donnée une fille, Isabelle.

Elle sortit de son sac à main un élégant porte-photo. Elle lui tendit. Sous la première feuille plastique, une photo d'un bébé souriant à l'objectif.

- La fille de Charlie ?

Elle hésita :

- Je ne l'ai jamais vu de cette manière. Charlie a cessé d'exister le jour où je me suis marié.

Elle tendit la main au-dessus de la table et tourna la première photo. Maurice vit alors le visage défait d'une toute jeune fille (celle qui avait écrit le journal, il n'y avait aucun doute dans une magnifique robe de mariée, au coté d'un fringant jeune homme, au sourire crispé.

- Pierre d'Alamarie de la Roche, fit-elle. Mon mari. Mon Dieu, il était si timide, si peu à l'aise en société. Faire cette photo, ça a été toute une histoire.

Elle ria, de ce rire que Maurice trouvait si attirant. Puis elle s'arrêta, net.

Malgré le fait que je ne l'ai pas choisi, ça été un bon mari et un bon père pour Isabelle. Ensuite, on a eu Stéphane. Nous avons formé une vraie famille, unie. D'une certaine manière, j'ai aimé Pierre. J'ai aimé sa bonté, sa patience et les joies qu'il m'a apporté.

- Il est décédé ?

- Il y a un peu près un an. D'un cancer. Il a souffert comme jamais un homme comme lui ne devrait souffrir.

Elle resta un moment, seule, dans ses pensées et dans ses souvenirs, regardant la vie se dérouler derrière la vitre du restaurant. Maurice savait trop bien ce qu'étaient ces moments de retour sur soi-même pour ne pas les respecter. Une larme commença à descendre de ses joues, mais de la main, elle l'essuya rapidement. Elle se leva.

Excusez moi. Je reviens tout de suite.

Elle se dirigea vers les toilettes. Maurice attendit en jouant avec son crayon. A un moment, sa main écrivit instinctivement sur le bloc-note : « Aujourd'hui, comme hier, la même fierté, la même dignité. »

*

Durant la semaine qui suivit, ils se rencontrèrent de nombreuses fois. Juliette raconta sa vie, ses souvenirs de cette époque où elle fugua… Au fur et à mesure qu'elle se mettait à nu, Maurice ressentait une grande gêne, si bien que lui-même se mit à se confier à elle. Au début avec beaucoup d'appréhension car le monde dont il lui parlait n'avait rien à voir avec ce qu'elle avait vécu ses trente dernières années. Juliette, pourtant, ne paraissait pas avoir la moindre condescendance envers ce fils de pied-noirs ouvrier. Même quand Maurice eut assez de notes pour commencer la rédaction de son bouquin, il n'en fit rien. Il continua de la rencontrer. La jolie femme n'était pas dupe. Un soir, alors qu'ils dînaient au Flore, elle fit remarquer :

- Vous auriez pu commencer votre livre il y a longtemps.

Maurice baissa les yeux comme un gamin pris en faute.

- Sans doute. Peut-être ai-je envie de passer plus de temps avec vous.

Il releva la tête. Il n'arrivait pas à croire que cette phrase était sortie de sa bouche. Elle aussi sembla surprise, mais nullement gênée.

- Voilà qui a le mérite d'être direct, répondit-elle.

- Heu… Excusez-moi… Je ne voulais pas vous mettre dans l'embarras. Je…

Elle lâcha sa serviette sur la table, un peu excédée.

- Par pitié, Maurice. Vous avez déjà fait des avances à une femme, non ? Vous n'êtes pas un novice en la matière.

- Heu… non, bien sûr.

- Alors pourquoi vous comportez-vous comme un adolescent de 14 ans avec moi ?

- Je ne comprends pas.

- Il est évident que je vous plais. Et pour tout vous dire, vous me plaisez également. Pourtant, vous tournez autour du pot depuis bientôt quinze jours. Je pensais qu'à votre âge, on avait dépassé le stade des amours dissimulés.

Il savait qu'elle avait raison, pourtant il eut du mal à lui avouer le fond de sa pensée.

- Excusez-moi, mais pour tout vous dire… vous m'impressionnez.

Elle éclata de rire.

- Moi, je vous impressionne ? Et moi qui suis morte de trouille à l'idée de rencontrer un écrivain célèbre à chaque fois.

Il se sentait ridicule. La discussion prenait effectivement un tour qui ne lui convenait pas.

Elle se mit à rire de nouveau.

- Mon dieu, nous sommes  des gamins !

Et elle posa sa main sur celle de Maurice.

Posté par archer vert à 17:36 - Nouvelles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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